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Dans le classique, on peut sans trop prendre de risques affirmer que Mozart est un génie. Mais dans la musique moderne, y a-t-il un véritable génie ? La définition du mot se heurte aux connaissances et à la subjectivité de celui qui répondra à la question. Dans l'idée que je m'en fais, un génie doit, partant de rien,  marquer durablement son époque par une  oeuvre qu'il aura créé seul. Deux noms, et pas un de plus, me viennent à l'esprit : Trent Reznor et David Bowie.

 

 

Trent Reznor aura apporté à la musique industrielle ses trois lettres de noblesse (NIN), métissant des sons metal, electros et rock dans des albums extrêmement ambitieux, dont un chef d'œuvre qu'il mettra 5 ans à composer seul dans son studio (the Fragile) et dans lequel il laissera une partie de lui-même. Auparavant, Nine Inch Nails avait déjà  abordé avec plus de violence  les thèmes de la souffrance  et du mal être dans  Pretty Hate Machine et surtout the Downward Spiral, indispensable disque du milieu des 90's. Dans un autre registre, David Bowie a créé lui aussi une œuvre personnelle extraordinaire, captant le meilleur (et parfois le pire) des sonorités des époques qu'il a traversé pour les sublimer dans des albums diversement réussis, mais tentant toujours de se renouveler.  Ces deux grands artistes, entiers et perfectionnistes, infatigables prophètes de leur art, ne pouvaient que se rencontrer. En 1995, David Bowie prépare Outside, un magnifique album qui signe son grand retour après une période de vaches maigres musicale débutée dix ans plus tôt par le bestseller  Let's Dance. Bowie retrouve l'inspiration en utilisant son talent à débusquer les ambiances musicales les plus intéressantes du moment, dont la musique industrielle et son porte drapeau Nine Inch Nails font évidemment partie.  A noter que Marilyn Manson, qui doit beaucoup à Reznor, n'est pas encore l'Antichrist Superstar régnant sur les USA, mais il est en passe de le devenir. Bowie vient donc comme d'habitude s'inscrire in extremis dans un mouvement qui sera au sommet un peu plus tard, et comme d'habitude on ne saura dire précisément ce que Bowie doit au style, et ce que le style doit à Bowie. Le grand gagnant est en tout cas l'auditeur, surtout le chanceux qui assistera à la tournée Nord-Américaine commune de nos deux génies. Les Européens se contenteront d'un enregistrement pirate intitulé Live Hate, qui suffit à mon bonheur tant la setlist de Nine Inch Nails défendant un Downward Spiral sorti l'année précédente et de Bowie testant les morceaux d'un Outside à venir est sympathique.

 

 

Pretty Hate Machine, Broken, the Downward Spiral, impossible de résumer trois disques aussi riches en treize titres, il y a donc forcément quelques manques à la setlist de Nine Inch Nails, notamment « Head like a Hole » ou « Eraser » au rayon violent, ou le splendide « Something i can never have » dans un registre plus calme mais non moins glaçant. On se console néanmoins largement avec un démarrage en trombe sur « Terrible Lie », où Reznor justifie d'emblée le titre donné au Bootleg, enchainé avec  l'hymne « March of the Pigs », et sa brutalité entrecoupée de très courts passages au piano. On réalise alors que Nine Inch Nails pulvérise sur scène des morceaux déjà pas mollassons au départ : le rythme de « March of the Pigs » est tout bonnement infernal, tout comme celui des singles « Wish » et « Gave up » (une grosse baffe pour chaque joue). Gagnant en perversité ce qu'ils perdent en vitesse, des morceaux comme « Sanctified » ou « Closer » (paroxysme du malsain) viennent diversifier le concert tout en intensifiant sa glauque atmosphère. Extrait de leur album nouveau-né, « Piggy » est la parfaite synthèse des différents titres joués, et son refrain sonne comme la véritable devise du sieur Reznor : « nothing can stop me now ! ». Rien ne semble effectivement pouvoir arrêter ce rouleau compresseur, excepté peut être l'arrivée sur scène de David Bowie himself. Après « Down in it », premier single de Nine Inch Nails et paradoxalement (ou non) titre le plus faible interprété ce soir-là par le groupe, arrive en effet le moment le plus intéressant du disque, à savoir les morceaux que David Bowie et Trent Reznor vont interpréter ensemble.

 

 

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Nine Inch Nails joue le rare et très bel instrumental « A Warm Place » avant que Bowie ne fasse son apparition sur « Subterraneans ». La transition est très bien trouvée, on glisse d'un répertoire à l'autre sans s'en apercevoir, et ces deux morceaux cote à cote prouvent à ceux qui ont traité un peu trop tôt le caméléon Bowie de suiveur que Trent Reznor a surement écouté les instrumentaux bizarres de Low ou Heroes dans sa jeunesse. Une réciprocité dans l'influence qu'on a tendance à oublier lorsque Bowie associe son nom aux jeunes rockers tendance. « Scary Monsters » enfonce le clou, puisqu'on peut considérer ce titre comme un précurseur du style développé sur Outside, alors qu'il date de 1980. La setlist commune est si habile qu'on en vient à douter  du compositeur de « Reptile », seyant aussi bien aux deux chanteurs, tout comme l'énorme « Hallo Spaceboy » clôturant idéalement le premier disque de ce Live Hate. Le deuxième commence tout aussi bien, avec le célèbre « Hurt ». Pas besoin de s'appeler Johnny Cash pour se rendre compte que c'est une des plus belles chansons du XXeme siècle, même avec un chant de Bowie pour une fois pas irréprochable.

 

 

Nine Inch Nails quitte la scène sur cette note poignante et laisse David Bowie attaquer son concert par « Look Back in Anger » bien entrainant qui bluffe encore une fois l'auditeur par sa proximité sonore avec  Outside. Une partie finale instrumentale empruntera d'ailleurs une mélodie de cet album en guise d'introduction à un set qui lui est largement consacré. C'est bien simple, pas un seul oubli, un véritable défilé de morceaux géniaux  bien servis par un groupe incroyablement bon. Le jeu de piano reconnaissable entre mille de Mike Garson illumine « Hearts Filthy Lessons », la basse de la fascinante Gail Ann Dorsey claque sur tous les titres (mention spéciale sur « Breaking Glass »), quant à Reeves Gabrels je me suis souvenu en réécoutant ce Live Hate pourquoi j'avais eu tant de mal à croire les commentaires du David Bowie Blog Tour 2009 affirmant que c'est un loser : son jeu de guitare est flamboyant, notamment sur ma petite favorite « the Voyer of Utter Destruction ». Le groupe dans son ensemble est à son sommet sur « Small Plot of Land », morceau le plus tordu d'un concert qui n'en a pourtant pas manqué. En parallèle des morceaux d'Outside, David Bowie pioche dans sa discographie d'excellents titres (c'est en écoutant ce bootleg que je me suis intéressé à ses disques passés) qui se fondent bien dans l'ambiance du concert, à l'image d'une version de « the Man who Sold the World » aussi froide que la fantomatique Russie de Matt Elliot. Comme pour nous sortir du cauchemar futuriste dans lequel il nous a plongé avec son pote Reznor et nous ramener à un présent plus acceptable, David Bowie joue en final le mélodique « Under Pressure » qui de mon côté passe toujours bien.

 

 

Exceptionnel témoignage de la rencontre entre deux grands compositeurs, le Live Hate aura permis à nombre de fans de Nine Inch Nails de s'intéresser à la carrière de son illustre prédécesseur, et aux fans de Bowie de s'ouvrir l'esprit vers des territoires sanglants inconnus. Il permet aussi au travers des ponts évidents existant entre les deux albums majeurs que sont the Downward Spiral et Outside d'apporter un éclairage sur l'évolution musicale de la décennie 90's dont le milieu constitue mon paradis musical perdu...