Cette année est ressortit en édition limitée l’indispensable « Horses » de Patti Smith. Nous sommes en 1975, Patti Smith arrive en sueur dans son appart juste à temps pour se placer devant le rayon de lumière qui suggère des ailes d’ange sur la mythique photo de la pochette (visible uniquement en vinyle, preuve de la suprématie de ce support sur le piètre CD). Réactions scandalisées à la vue de cette poétesse damnée, dans un costume d’homme débraillé, qui flirte avec les punks et clame des textes suggestifs sur une musique sauvage. Il y a des choses que les femmes ne font pas…. Et quand elles l’osent elles deviennent des icônes.

 

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Au début des années 90, lorsque sortent coup sur coup Dry et Rid of Me, premiers albums de la toute jeune Polly Jean Harvey, les critiques anglais ne s’y trompent pas. Une nouvelle icône du rock vient d’éclore. Enregistrés avec deux compères (quoi de mieux que le trio finalement ?), la musique est sans fioritures, brute, sèche, violente, semblable à celle du Surfer Rosa des Pixies, partageant avec cet album la tension vocale qui brutalement s’échappe vers les aigus et l’inspiration biblique de certains textes (« Hair », « Water »). Mais cette voix pleine de désir, ces feulements et ces soupirs, ce ton implorant puis colérique à son apogée sur le titre « Rid of me » (« Lick my legs, i’m on fire… ») sont plus excitant sortant de la bouche de la jolie Polly que du gros Frank. PJ Harvey cherche comme ses aînées à s’affranchir de la male domination (« Dress » décrivant la femme emprisonnée dans ses beaux habits, ou « Man-size », violente charge contre le machisme) en utilisant l’arme féminine absolue (et qui à ce titre leur fut longtemps défendue), la séduction et le sexe (« Sheela-na-gig ou « Happy and bleeding », titre assez évocateur). Mais bien plus lucide, elle se voit aussi comme l’esclave de son désir, le mettant en scène de façon douloureuse dans de nombreuses chansons (la plus représentative et la meilleure est la toute première, « Oh my lover », où elle consent à partager son homme). Cette ambivalence cruelle se traduit musicalement par la lourdeur des guitares et de la batterie, évoquant le grunge voire le punk (« Snake », autre titre symbolique) et le recours fréquent à la dissonance, parfois à l’aide d’un violon (« Plants & Rags »). Elle transparaît aussi dans les tenues provocantes que porte l’artiste sur scène ou pour les séances photos, exhibition d’un corps qu’elle a toujours détesté. Dans cette lutte contre elle même, Pj Harvey cherche un secours en se tournant vers les figures féminines victorieuses d’un combat similaire, qu’on trouve en grand nombre dans la bible, et vers la plus symboliques de toutes, la vierge Marie. Le thème religieux en filigrane de chansons violentes (« O Stella »), comme autant de prières hurlées vers le ciel, augmente encore la crédibilité et la qualité de ces deux albums. La formule couplets en accords rythmiques retenus / refrains en lâchés saturés est sans doute trop utilisée sur Rid of me, album tout en rage qui aurait gagné à accueillir quelques titres plus mélodiques, d’autant plus que la magnifique voix de la chanteuse se suffit à elle même et fait merveille accompagné de simples accords acoustiques sur certaines intros. On ne peut cependant reprocher à PJ Harvey de s’être mise à nu avec une telle authenticité, provoquant chez l’auditeur ce mélange d’attirance et de peur qu’on nomme fascination, et qu’on réserve aux icônes, de la planète rock ou d’ailleurs.

 

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En 1995 sort To Bring you my love, album qui marque un tournant dans la carrière de PJ Harvey. Apportée par le gros succès « Down by the water »,  la chanteuse voit la reconnaissance commerciale s’ajouter à celle des critiques musicaux. A l’image de ce single hyper sensuel, le son de l’album se fait moins brut notamment grâce à l’ajout d’orgue et de cordes et à un enregistrement plus soigné. Sans renoncer aux éclats colériques (les très puissants « Meet the Monsta » et « Long snake moan »), PJ Harvey propose bon nombre de titres plus calmes, élargissant au maximum son registre vocal : « Working for the man » est presque chuchoté, tandis que la voix grave de « Teclo » accentue son atmosphère lugubre. Les sons de guitare sont plus variés que sur les albums précédents, mais l’ambiance globale de l’album reste bien sombre et tendue. To Bring you my love est considéré comme l’album majeur de PJ Harvey, à mon sens principalement parce que c’est le premier qui garde le fond propre à la chanteuse en prenant une forme un peu plus agréable. Avec plus de recul, je trouve les compositions de Stories from the city, stories from the sea meilleures (à moins qu’on considère comme les fans de la première heure que cet album n’a rien à voir avec le vrai style de PJ Harvey, mais dans ce cas c’est Dry qui est supérieur à To Bring you my love). Laissons ces considérations subjectives et ces futiles comparaisons, il suffit d’écouter « C’mon Billy » ou « to bring you my love » (du Patti Smith reboosté…) pour couronner la belle Polly nouvelle reine du rock.

 

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Après une collaboration assez anecdotique avec son guitariste John Parish sur l’album Dance Hall at loose point, PJ Harvey revient en 1998 avec Is this Desire ?, production dans la continuité de To bring you my love, alternant envolées vocales sur fond grunge et murmures sur lentes ballades et débutant aussi par son meilleur titre, l’intense  « Angelene ». Le gros changement de Is this Desire ?, c’est le son très saturé (« My beautiful Leah », « No girl so sweet ») et le rythme quasi électro employés sur beaucoup de chansons. Que ce soit sur le très lourd « Joy » ou sur le calme « Electric light » (chant aérien sur quelques notes de basses répétées), ce nouveau mode d’enregistrement nuit plutôt aux compositions. On retrouve donc avec plaisir des rocks plus conventionnels (« A perfect day Elise ») et des ballades plus mélodiques (« Catherine », « the River »). Cet album en demi teinte se termine aussi bien qu’il avait commencé, avec le délicat « Is this desire ? », titre poètique mis en valeur par la présence du piano. PJ Harvey creuse ses thèmes favoris, s’attachant sur ces deux disques à présenter plus en détail des personnages, souvent féminins, prostituées ou saintes (l’étonnant « the wind », sur ste Claire) qui partagent ce mélange de liberté et de subordination associé chez la chanteuse au sentiment amoureux. Cette liberté payée cher, on la retrouve dans les allusions à la nature : vie au grand air enivrante et cruelle, debout sur le trottoir le nez dans les étoiles, à genoux dans le désert ou allongé dans une rivière comme sur la pochette de To bring you my love.

 

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C’est en 2000 que sort Stories from the City, stories from the sea, et je l’avoue maintenant c’est à cette période que je commence à vraiment m’intéresser à la belle Polly (bouh !), ce qui explique mes commentaires précédents, sûrement étonnants pour certains voire choquant pour les grands fans. Cet album a suscité des réactions contradictoires, partagées entre l’admiration légitime pour ses superbes compositions et la déception pour son ton un peu plus conformiste (voire baignant dans la fange commerciale pour les plus radicaux). Titre symbolique, « the Mess we’re in », dont le chant est assuré en grande partie par Thom Yorke, au son nostalgique très propre. Certes on est loin du style Dry/Rid of me, mais objectivement la chanson n’en est pas moins magnifique. On l’aura compris, je suis pour ma part un inconditionnel de Stories from the City, stories from the sea, à tel point que je suis embêté pour mon best of personnel qui contient actuellement la quasi intégralité de l’album !  Alors oui, il y a moins de sensualité, on perd le coté animal des productions précédentes et la composition est plus conventionnelle, plus « pop ».  Mais la voix est au top du début à la fin, ses différents tons et registres sont toujours exploités, et l’abandon des expérimentations sonores lourdes de Is this desire ? permet de savourer un mélange d’énergie et de mélodie dosé admirablement sans s’ennuyer une seconde sur les 45 mn de l’album. Et n’exagérons rien, dès l’introductif « Big exit », comparable à un « Meet the monsta » par exemple, on se prend une violente rythmique et un « I want a pistol in my hand » dans la gueule, preuve que PJ Harvey n’est pas subitement devenue une fade popeuse sexy dans le rang. Même constat pour le puissant « This is love » attaqué sans complexes par la jubilatoire gueulante « I can't believe life's so complex When I just wanna sit here and watch you undress ». Et l’agressivité du chant de « Kamikaze » ou « the Whores hustle », allant puiser sa force jusque dans des aigus colériques, n’a rien à envier aux premiers opus. Coté thèmes, pas de changement notoires non plus : PJ Harvey décrit encore un amour lyrique, don total présenté dans des poèmes où des femmes quittent tout pour l’être aimé. La encore la quête peut être vue aussi du coté spirituel (le vocabulaire employé y contribue) puisque pour les croyants l’amour parfait n’est que divin. Sexe, spiritualité, drogue, tout est bon pour combler le manque d’amour qui semble torturer la chanteuse (« This isn't the first time I've asked for money or love/Heaven and earth don't ever mean enough/Speak to me of heroin and speed/Just give me something I can believe »).Celle ci continue aussi à explorer le thème de la liberté par des oppositions (grossièrement Ville-servitude-violence contre Nature-liberté-amour) résumés par le nom de l’album. Outre des titres au chant et accords assez basiques (« You said something ») mais qui restent cependant très plaisants, l’album s’illustre de lentes chansons éthérées entraînant l’auditeur dans un rêve éveillé, voyageant sur fond de superbes secondes voix. C’est notamment le cas en toute fin d’album avec « Horses in my dreams » et « We float » dont les calmes couplets permettant de savourer une voix exceptionnelle posée sur quelques notes ne sont que les pistes de décollage de refrains (« I have pulled myself clear », « But now we float Take life as it comes ») incroyablement mélodiques, j’en frissonne rien que d’y penser. Des chansons à écouter en fermant les yeux pour oublier les villes et rêver à la mer…

 

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Uh  Huh Her est immédiatement qualifié à sa sortie d’album du retour aux sources. Jugement hâtif et inexact, car PJ Harvey revisite plutôt l’ambiance  des trois derniers albums, en s’éloignant il est vrai la plupart du temps du ton de Stories from the City, excepté sur le lent « You come through », au son agréable (est ce un rythme de xylophone ?). Sur la première partie de l’album, la chanteuse prend plaisir à alterner les sons et les ambiances sur chaque titre, le rythme marqué de « the Life and death of Mr. Badmouth » faisant penser à l’album To Bring you my love, tandis que le son lourd de la guitare de « It’s you », « the letter » ou « Cat on the wall » évoque plutôt Is this desire ? Les deux énergiques titres pré cités assez hachés, auquel on peut ajouter le violent « Who the fuck » dont les paroles assénées sont appuyées par la batterie, sont assez plaisants à écouter en live mais passent moins bien sur disque. On préfère les titres mettant en sourdine une musique épurée pour mieux valoriser la voix douce et triste de PJ Harvey : « the Slow drug », « Pocket knife » (pas de batterie, juste un tambourin) et surtout « Shame », musique tout en retenue et voix magnifiquement contrôlée. Sur la deuxième partie de l’album, très calme, PJ Harvey se permet quelques expérimentations, comme « The end », petit instrumental, ou même une plage animée uniquement par des cris de mouettes. Elle compose de manière inhabituelle une belle petite ballade folk, « the desperate kingdom of love » et termine sur une chanson acoustique, le long et mélancolique  « the darker days of me & him ». Jusqu’à présent, les albums de PJ Harvey possédaient chacun une identité forte, la nouveauté de Uh  Huh Her est donc la variété des ambiances sonores et du format des titres, une dispersion plus agréable que nuisible. Les textes, particulièrement bien écrits, ont principalement pour objet des histoires d’amour, toujours sur le mode ambivalent propre à la chanteuse (« Shame is the shadow of love », très beau résumé). PJ Harvey semble bloquée sur une vision adolescente de l’amour, comme dans la chanson « It’s you » où une jeune fille fugue pour rejoindre son copain, fustigeant d’une part la violence et le double langage masculin (« Who the fuck », « Mr Badmouth ») mais déclarant d’autre part à un hypothétique prince charmant « I'd jump for you into the flame » ou « Give me a sign and I'd come running ». En filigrane, la conscience du temps qui passe (“They play the radio in my dreams Takes me back to when I was 17”), qu’on peut relier à la galerie d’auto portraits de la pochette, et le refus de vieillir: dans “Pocket knife”, PJ Harvey s’identifie à une jeune fille prête à tout pour éviter le mariage, symbole de l’enfermement dans un engagement adulte. L’amour est ici tout sauf  un sentiment apaisant, et ce Uh Huh Her (nom un peu ridicule) aurait pu être intitulé plus judicieusement « the Desperate Kingdom of love ».

 

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Sorti récemment, White Chalk est tout bonnement le meilleur album que j’ai écouté en 2007. A l’inverse de Uh Huh Her, cet album creuse la même veine sur tous ses titres, installant une ambiance sombre en utilisant uniquement des instruments acoustiques, souvent en retrait du chant. La voix de PJ Harvey est fragile, sur le fil, ayant perdu toute trace d’agressivité. On est d’ailleurs surpris et sur la défensive sur le premier couplet de « the devil », avant de se laisser emporter par le ton mélancolique de la belle. Le magnifique deuxième morceau, « Dear Darkness », très représentatif de l’album, nous y aide, avec sa mélodie de piano à la Tiersen, le banjo et la batterie caressés au loin. Le ton est très proche des albums de Shannon Wright, particulièrement celui qu’elle a réalisé avec le breton. La musique est très épurée, PJ Harvey débute même à capella « Broken harp », avant d’être rejointe par des chœurs et des instruments traditionnels évoquant certains titres de Bjork. « White Chalk » est une merveille minimaliste, basée presque uniquement sur la voix cristalline de Harvey, preuve que de la simplicité naît souvent la beauté. Alors que certains chargent leurs disques de multiples instruments, duos, bonus et autres méga livrets (suivez mon regard dirigé vers le dernier Dionysos, prochain article…) noyant la musique dans leur fourbi, PJ Harvey sort un objet à contre courant : deux photos, quelques lignes pour citer les musiciens, et une demi heure de musique. Qu’est ce que ça fait du bien ! Malgré les paroles de « Grow » (« Teach me Mommy how to grow ») PJ Harvey s’est résignée à quitter les affres de l’adolescence, passage la plongeant dans une noire mélancolie imprégnant chacune de ses chansons (« Dear darkness I've been your friend For many years », « Please don't reproach me for how empty My life has become »). Chose nouvelle, la mort plane sur plusieurs titres, comme sur la comptine morbide « The piano »,  au refrain bouleversant (« oh god i miss you »), dans le ton du très bon Murder ballads de Nick Cave auquel elle a participé. L’album s’achève sur une chanson spectrale, « the mountain », et sa fin criée, intense, puis plus rien…  Silence…