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Je n’ai pas pu résister à l’affiche du dimanche soir du festival de Rock en Seine, proposant Eels et Arcade Fire. J’ai sauté sur une place sans avoir écouté les sorties récentes de ces têtes d’affiche (chroniqués ici et ), et sans avoir pensé aux conséquences financières de mon craquage (surtout si, comme on le verra plus loin, on rapporte le cout global de ce long week end à la minute de concert). Qu’importe, cela aura au moins été l’occasion de revoir Guic, et de rencontrer sa bonne amie, ainsi que les illustres blogueurs Klak et Thom. L’occasion aussi de discuter longuement avec Renaud, que je n’avais pas vu depuis deux ans et qui a eu la gentillesse de me loger pendant le week end.

Me voici donc débarquant de Lyon, à peine plus dégourdi dans la capitale que les touristes japonais qui se grattent la tête devant les panneaux du métro parisien. Le trajet Gare de Roissy/Mairie des Lilas est une véritable expédition qui me prendra à peu près autant de temps que celui entre Lyon et Roissy. Ah, la toile RATP, une des nombreuses contraintes de la capitale que j’ai pu éprouver ces trois jours. Grace à Renaud, j’ai pu aussi en voir quelques bons cotés. Nous baladant dans un magnifique parc (les buttes Chaumont), nous tombons sur une scène : un concert gratuit se prépare. Il s’agit de Matt Bauer, qui accompagne Alela Diane au banjo lors de ses tournées. Il joue ici en duo avec une guitariste à la voix superbe. Tomber de manière impromptue sur un concert de Matt Bauer, il n’y a qu’à Paris qu’on voit ca ! L’inconvénient étant que le public est essentiellement composé de bobos qui sont venus manger des produits bio  et boire du vin rouge sur de belles nappes avec un fond sonore agréable. Il ne me faut pas un quart d’heure pour souhaiter que l’inévitable clochard errant de groupe en groupe ne s’écrase au milieu de la bruyante tablée de perruche qui constitue mon plus proche voisinage – une des participantes s’est quasiment assise sur mes genoux, espérant me faire déguerpir – piétinant les quiches maison et broyant les jolies salades minceur. Tout cela ne m’empêchera pas totalement de profiter des belles mélodies du duo avant que, vaincus par le froid, nous nous réfugions dans l’appart de Renaud. Jusqu’au dimanche 14h00, nous passerons le temps à bavarder en picolant, le programme idéal en somme…

 

Je n’ai aucun mal à trouver le lieu du concert, le métro vomissant une foule compacte se dirigeant droit vers le parc de St Cloud. Je suis le troupeau et constate que de nombreuses personnes cherchent avidement des places à racheter. Les grilles sont franchies aisément, et je marche un bon moment dans l’enceinte du festival immense avant de rejoindre le lieu de rendez vous convenu avec Guic the Old, situé pas très loin de la grande scène. Après les présentations avec Elodie, nous nous dirigeons vers le premier bar venu pour une première bière, qui sera suivie dans la soirée de pas mal d’autres. La compagnie du jeune couple fut fort agréable (et pas seulement parce que je n’aime pas picoler tout seul), et a largement contribué à me faire passer une bonne soirée, puisqu’on va le voir au niveau musical ce fut assez frustrant. Je négocie avec mes camarades pour que nous ne nous placions pas trop loin de la scène : si je suis à Rock en Seine pour la première fois ce week end, c’est bien pour voir mon idole barbue Mister E qui ne daigne ces dernières années honorer la France que d’une seule date de concert parisienne - et donc que je n’ai pas pu voir depuis mon tout premier concert en 1997. C’est peu dire que les choses ont changé depuis, ma vie et la qualité des albums de Eels n’étant plus du tout la même qu’à l’époque. Le groupe entre enfin en scène, mené par un E tout de blanc vêtu. Grosse barbe fournie, lunettes noires et bandana sur le crane, le but est clairement d’effacer son identité, d’ailleurs ca pourrait bien être n’importe qui sous ce déguisement (1). Autour de lui, un groupe barbu et chapeauté itou, quatre excellents musiciens aux rangs desquels le fidèle Kool G Murder à la basse et le plus récent acolyte the Chet à la guitare. Le concert, qui sera en majorité rock-blues rapide, commence pied au plancher avec « Prizefighter », un bon titre de Hombre Lobo. Cet album sera très représenté (prouvant qu’il est quand même d’un niveau bien supérieur à ses successeurs), avec un « Fresh Blood » décapant et le fameux « Tremendous Dynamite ». C’est avec ce quatrième morceau que je rentre véritablement dans le concert, il faut dire qu’il y a eu entre temps deux reprises, dont l’une que je prends pour du Supertramp avant que Guic ne me corrige d’un air outré (il s’agit en fait d’un de ses morceaux favoris, « Summer in the City » de the Lovin’ Spoonful). Avec deux morceaux assez mièvres, « Spectacular Girl » et « That Look You Give That Guy », ce sera la seule faute de gout de la setlist (à part bien sur la principale, qui fut d’être trop courte, mais ca Eels n’y peut rien). La deuxième partie du set est constitué des immanquables tubes de Eels. Bonne mise en jambe avec « Souljacker part I », passage en seconde avec le « My Beloved Monster » transformé à chaque tournée (cette version est assez funky), puis un « Mr E’s Beautiful Blues » complètement hybridé avec « Twist and Shout » pour un résultat très sympa, et lâchage final sur « I Like Birds » version punk. De quoi ravir le vieux fan que je suis. E présente ensuite ses musiciens, et s’écarte de la scène pour laisser le batteur Knuckles épater la galerie à coup de solos sur « Summertime », qu’il chante aussi. Puis E reviens gueuler sur « Looking Up », une des rares chansons qui vaillent le coup sur Tomorrow Morning avant de s’éloigner en saluant tout le monde. Je suis abasourdi que le concert s’achève déjà. Il n’aura duré que 40 mn, mais il parait que c’est la durée normale à Rock en Seine pour les non têtes d’affiche. J’adresse un premier mauvais point mental au festival, sans me douter que beaucoup d’autres viendrons. J’ai quand même sacrément mal au cul devant les frais engagés (une place à 45 euros plus le billet de train aller-retour) de n’avoir eu droit qu’à une dizaine de titres de mon groupe fétiche. Bref, j’essaye de positiver et me dit que Eels, malgré tout, restent de sacré performers et ne m’auront pas déçu. Si seulement ils voulaient bien un jour faire un détour à Lyon…

Heureusement, au lieu de ruminer ma frustration tout seul, j’ai un collègue bavard avec qui taper la discute. Une discussion qui se prolonge pendant toute la durée du concert de Beirut, que nous écoutons de loin. Ce que j’en ai entendu m’a paru dans l’ensemble plaisant, il faudra que j’emprunte un de leurs disques à l’occasion. Nous sommes rejoints par un quatrième larron en la personne de Klak, avec qui nous nous installons pour manger. Les sandwichs sont hors de prix, mais ils sont savoureux et les paroles se font rares. Nous reprenons des forces avant le concert de Roxy Music, fort attendu par Guic. Je ne connais pas le groupe, n’ayant écouté qu’à quelques reprises le vinyle best of qui traine chez moi. Nous sommes assez bien placés, et pouvons voir la gueule de vieux beau cravaté de Bryan Ferry aligner les poses pendant tout le concert. En termes de personnel, Roxy Music écrase Arcade Fire puisqu’ils sont 12 sur scène (dont une bonne moitié qu’on n’entend pas, évidemment). Mis à part quelques saxophoneries de bas étage, j’ai trouvé le concert très bon, le coté classe n’empêchant pas un coté rock sincère lors des titres les plus rythmés, que le groupe aime émailler de solos maitrisés. J’ai même été bien pris par certains morceaux plus planants, avec solos de guitare à la Mick Ronson. L’ensemble m’a fortement fait penser au David Bowie des 70’s, ce qui est évidemment un compliment de ma part. Ne voulant pas rater le début d’Arcade Fire, nous partons un peu avant la fin du concert et nous avançons vers la grande scène (je reconnaitrais de loin quelques notes de « Jealous Guy » de Lennon, que Roxy Music reprend). Klak part rejoindre d’autres potes, et j’abandonne les amoureux, Elodie et moi n’ayant pas la même définition de la notion« bien placé ». Je joue des coudes, franchissant comme d’habitude des murs très serrés bloquant des espaces clairsemés, et atteint le cœur de la fosse. Arcade Fire débarque dans le joyeux bordel habituel, il me semble que les huit personnes présentes sur scène ne sont pas exactement les mêmes que celles de la tournée précédente, notamment les deux violonistes qui viennent presque rétablir la mixité dans le groupe. Tout ce beau monde gravite autour de l’astre principal Win Butler, Régine Chassagne assumant avec brio son rôle de satellite de charme. Le début du concert est enthousiasmant, du « Ready to Start » bien vu en ouverture au toujours sympathique « Haiti », en passant par les très efficaces « Keep the Car Running » et « No Cars Go ». La tension (et l’attention) baisse d’un cran avec « Modern Man » et « Rococo », extraits d’un dernier album guère passionnant, avant que l’ennui me gagne peu à peu sur les titres suivants. Même « Intervention », noyé au milieu de titres mous du genou, n’arrive pas à me récupérer. Deux choses cependant me tiennent en alerte. C’est d’abord le chaleureux public qui m’entoure, et qui chante à tue tête l’ensemble des titres (même les plus obscurs couplets de the Suburbs). Un comportement assez rare en festival, qui m’irrite parfois mais qui ici faisait plaisir à entendre, prouvant si besoin l’immense popularité d’Arcade Fire. C’est ensuite la certitude que viendra, dans le dernier tiers du set, l’ensemble de mes compositions favorites, tirées pour la plupart de l’immense Funeral, dont le redoutable enchainement « Power Out » / « Rebellion (Lies) ». Hélas, juste avant que cet alléchant final ne démarre, la pluie commence à tomber sur le parc de St Cloud. Une petite averse, mais le vent est vicieux et lorsque les premières gouttes me touchent, Win Butler, sur le devant de la scène, est déjà trempé. Il n’y a pas de quoi paniquer mais à la grande surprise du groupe et à ma consternation, l’organisation de Rock en Seine s’est déjà précipité pour bâcher tout les instruments. Le groupe se montre très sincère dans ses excuses, il a l’air d’autant plus désolé qu’il a du certainement faire des concerts  dans des conditions bien plus dures. La pluie dure 10 minutes, dont 5 pouvaient éventuellement justifier une pause. Mais le concert ne reprendra pas : décevoir ainsi 100000 fans et un groupe mondialement connu pour un peu d’eau, c’est un véritable scandale ! Que les organisateurs de Rock en Seine, qui se targue d’être un des plus gros festivals d’Europe, prennent des cours auprès des Eurockéennes ou de la Route du Rock, deux festivals qui s’ils avaient stoppé les groupes à chaque ondée de ce type n’auraient pas vu beaucoup de concerts complets… Arcade Fire, frustrés tout autant que son public, reviendra débâcher en hâte pour interpréter en version semi acoustique « Wake Up » en guise d’au revoir, dans un geste respectueux qui les honore. Public à fond, groupe motivé et efficace, tous les ingrédients étaient réunis pour un très bon concert, gâché malheureusement par l’amateurisme des organisateurs. Le temps de dire au revoir à mes camarades, et de chopper divers derniers métros à quelques minutes près, je parviens miraculeusement sans encombre à l’autre bout de la ville où m’attend mon douillet duvet.

 

Au-delà de la déception de n’avoir eu que 40 mn d’Eels et 45 mn d’Arcade Fire (les artistes n’étant pas en cause, puisque ces minutes furent dans l’ensemble excellentes), je reviens pour conclure sur l’impression générale que m’a laissée le festival Rock en Seine, que je découvrais. Rarement l’expression « marchands du temple » ne m’a paru si incarnée que dans cet étalage gigantesque de boutiques dans lequel les trois scènes paraissaient finalement bien isolées. Je ne parle pas des traditionnelles buvettes, sandwicheries ou stands de T-shirt (bien que les prix pratiqués frisent l’escroquerie), mais de ces innombrables sponsors venu vanter à l’aide de pouffes minijuppées des produits n’ayant rien à voir avec le rock. Le comble : un stand Renault avec deux bagnoles immaculées. Je ne fantasme pas sur un retour à Woodstock mais quand même, tout ceci m’a choqué. Le pire, c’est que les publicitaires ont raison d’être là, tant une majorité du public semblait éloigné du monde du rock tel que je l’entends : familles venues se promener dans le parc (au prix du billet !), innombrables jeunes branchés habillés comme s’ils allaient en boite, touristes friqués venus prendre des photos d’artistes connus pour frimer…. Un public à l’image de ce Rock en Seine sans âme, qui semble être né et perdurer pour le fric bien plus que pour la musique.

 

Setlist Eels: Prizefighter - She Said Yeah (Rolling Stones) - Summer in the City (the Lovin’ Spoonful) – Tremendous Dynamite - Spectacular Girl - Fresh Blood - That Look You Give That Guy- Souljacker part I - My Beloved Monster - Mr. E's Beautiful Blues / Twist & Shout - I Like Birds – Summertime (George Gershwin) -Looking Up

 

Setlist Arcade Fire: Ready to Start - Keep the Car Running - Neighborhood #2 (Laika) - No Cars Go – Haïti - Modern Man – Rococo - The Suburbs - Ocean of Noise – Intervention -We Used to Wait  /  Wake Up

 

(1) si ca se trouve, E est mort et c’est quelqu’un d’autre qui nous inflige ces albums à répétition depuis Blinking lights ….