11

 

Lorsque je vais à Paris pour plusieurs jours, ce qui arrive assez rarement, je ne manque pas de regarder à l’avance s’il n’y a pas des concerts qui pourraient m’intéresser et qui tomberaient par hasard pile pendant mon séjour. Si j’ai bonne mémoire, cela ne s’était produit qu’une fois, en 2001, lors de la venue de Sparklehorse à la Cigale (un concert à la fois mythique et décevant, d’ailleurs…).  Une petite semaine Parisienne en famille, l’occasion était belle mais, trop occupé et étourdi, je ne m’inquiétais des concerts que la veille du départ, il ne me restait donc qu’à pleurnicher en voyant que celui de Radical Face dans une petite salle était complet (à mon avis je ne suis pas près de le revoir). Coup de chance, il restait des places pour une superbe affiche au Trabendo quelques jours plus tard : Giant Sand avec Jason Lytle en première partie, date qui bizarrement n’attira pas les foules. Peut-être que les Parisiens avaient profité eux des vacances pour se barrer, raison aussi pour laquelle je me retrouvais seul dans cette jolie salle sise non loin de la Cité de la Musique. Premier concert pour moi au Trabendo, à la jauge d’environ 300 personnes, mais qui était fort clairsemée lors de la montée sur scène de Jason Lytle, vers 20h15.

 

01     02

 

 Le timide bonhomme, chemise à carreaux et bonnet sombre sur le sommet du crâne,  occupant le centre de la scène derrière un grand clavier, est accompagné par un grand échalas (1) tout aussi réservé qui viendra apporter de subtiles touches de guitare électrique mais surtout une seconde voix magnifique à des titres déjà fort émouvants. Je connais bien les disques principaux de Grandaddy, mais je n’ai jamais écouté les albums solos de leur leader. Je m’attendais donc à un bon moment de découverte tranquille, et fut saisi quand, après une courte introduction, le duo se lança dans une version acoustique de « Now it’s on ». C’était beau à en pleurer, je me suis dit que les albums de Grandaddy auraient dû ressembler à ça, sans electro ni bidouillage, et que le concert de Sparklehorse  à la Cigale aussi aurait dû ressembler à ça. Après j’ai gardé l’œil humide tout le concert, parce que même les chansons que je ne connaissais pas étaient splendides. Je ne pensais pas qu’il jouerait du Grandaddy mais en fait il en a fait pas mal, notamment un extrait du prochain album du groupe, prévu pour l’année prochaine. En parlant de son admiration pour Giant Sand, il annonça que c’était leur dernier concert (certains devaient le savoir, mais j’étais vraiment surpris) et qu’il allait donc à cette occasion chanter l’une de ses compos les plus tristes. « Levitz » termina si magnifiquement ce trop court set (une demi-heure) qu’on put presque entendre l’ensemble du public reprendre une grande inspiration une fois la dernière note jouée.

 

00 Giant Sand @ Trabendo 20 Avril 2016 (2)

 

Le temps de se remettre de ses émotions et de se rafraichir la glotte, me voici attendant Giant Sand au milieu d’une assemblée qui a bien enflé même si je suis carrément à l’aise dans les premiers rangs de la fosse où je me suis placé. Et voici le seul homme à pouvoir rester classe dans un costume en peau de lézard noir (et je ne parle pas de sa cravate lacet), Howe Gelb himself, qui, après quelques mots lancés avec son éternel demi sourire narquois, s’installe derrière un piano pour trois chansons jazzy - dont le standard « Cry me No River » - en trio avec son bassiste en costume peau de serpent et son batteur danois. Une introduction sympathique mais qui heureusement ne s’éternise pas, avec l’entrée en scène des guitaristes  Brian Lopez et Gabriel Sullivan (la brigade du bon gout ne réagit pas aux chemises bariolées et autres chapelets au cou, elle était déjà morte lors de l’apparition de la Pedal Steel Woman en costume à pois dorés). Le groupe est alors dans la même configuration que lors de leur passage à Nîmes l’année dernière, à l’exception de la danseuse que je regrette un peu (d’où j’étais placé, j’aurai pu bien profiter de sa voix).  Et c’est parti pour un festival de guitares et des titres bien rythmés, blues, rock, country, quasi hard rock lors de duels endiablés de solos, et latino à quelques rares moments, le tout agrémenté de discours d’un Howe Gelb particulièrement bavard mais qui peine à faire réagir le public un peu décontenancé par le personnage. On ne sait pas trop quoi prendre au sérieux avec lui, ses prétendues improvisations en sont- elles vraiment (le groupe connait par cœur les chansons, et en même temps il y a beaucoup de regards inquiets et la paire rythmique fixe sur certains morceaux intensément le leader), est ce que ce titre à l’intro acoustique toute calme va exploser en rock fébrile, est-ce vraiment le dernier concert de Giant Sand après 30 ans de tournées incessantes ? 

 

03     04

 

Connaissant très partiellement la gigantesque discographie du légendaire groupe de Tucson, je reconnais peu de morceaux mais n’en savoure pas moins chacun d’eux, avec un petit plaisir en plus lorsqu’il s’agit de « Shiver » ou « Paradise Here Abouts», parmi mes favoris de la bande.  Malgré toutes ses qualités, le set menace de devenir un brin répétitif à mon gout lorsque Howe Gelb s’efface avec classe pour laisser un moment à ses musiciens, après avoir encensé Xixa, groupe fondé par ses deux guitaristes. J’espérais un extrait de Bloodline, excellent premier album dudit groupe, mais Brian Lopez et Gabriel Sullivan préfèreront interpréter chacun à leur tour un de leur titre solo, deux belles ballades avec préférence pour la seconde cependant. Même la joueuse de pedal steel présentera un agréable instrumental cinématographique de sa composition. Tout ceci apporte une diversité bienvenue au concert, et les surprises continuent puisque la fille d’Howe Gelb vient rejoindre le groupe pour un peu de chant sur quelques titres bien entrainants. Beaucoup de chansons de ce soir proviennent du dernier Giant Sand en date, Heartbreak Pass, que j’avais trouvé relativement quelconque mais dont les extraits font vraiment mouche ce soir, à l’image d’un « Texting Feist » toujours aussi réjouissant. Alors que j’avais pensé à l’ami Julien lors d’une reprise de Vic Chesnutt que je fus évidemment incapable de reconnaitre (Howe Gelb prétendit avoir longtemps cru que c’était une chanson de Dylan), je ne pouvais m’empêcher une nouvelle fois de regretter son absence alors que Jason Lytle rejoignait la scène, visiblement très ému, pour une reprise de Grandaddy d’anthologie (« Hewlett’s Daughter »). Assez étonnant de voir le respect mutuel entre deux artistes si différents, le charismatique Howe Gelb dans sa tenue clinquante, l’air goguenard comme à son habitude, serrant dans ses bras un Jason Lytle presque apeuré, bredouillant des phrases mal assurées avant d’annoncer une reprise de Mark Linkous, dont l’ombre planait décidément sur cette soirée. Giant Sand et Jason Lytle reprenant du Sparklehorse, on n’aurait pu rêver mieux, aussi fus-je un poil déçu de ne pas reconnaitre la chanson jouée, même si elle était fort belle (2).

 

05                  06

 

Le public enthousiaste rappelle évidemment le groupe qui a quitté la scène, et Giant Sand reparait avec un autre batteur, longuement présenté par Howe Gelb (3) : il s’agit de Winston Watson, qui a joué sur Valley of Rain, le tout premier album du groupe sorti en 1985. Ils en interprètent ensemble un extrait très rock, « Tumble and Tear », en souvenir du bon vieux temps. La présence de ce pote n’est peut-être pas une si grande coïncidence, puisqu’il est désormais le batteur officiel de Xixa. Après un dernier morceau relativement calme, le groupe au complet quitte la scène définitivement malgré des applaudissements nourris. C’est vrai qu’on aurait bien repris quelques titres, mais on ne va pas se plaindre, Giant Sand a joué presque 2 heures et son baroud d’honneur aura largement été à la hauteur de sa réputation.

 

08         09

 

Grande hésitation au merchandising, beaucoup de disques me tentent, et choisir un Giant Sand parmi toutes les rééditions est un véritable casse-tête.  Je prends All Over the Map et attend mon tour pour dire quelques mots à Howe Gelb qui, en grand pro, assure jusqu’au bout et dédicace pour les fans qui ont fait le déplacement. D’une maladresse incroyable, je mets à peu près 20 secondes à le saouler alors qu’il est plutôt affable et souriant, bien que visiblement très fatigué. Aussi n’oserais-je pas lui demander un selfie où nous serions apparus avec la même casquette, celle qui arbore ces trois mots si représentatifs de l’esprit de ce vieux roublard de la musique indé, respecté par tant d’artistes : Good Luck Suckers….

 

10

 

(1)    Je suis quasiment sur d’avoir déjà vu ce gars sur scène avec un autre groupe, mais je n’ai pas trouvé son nom pour le vérifier…

 

(2)    Howe Gelb me dira par la suite qu’il s’agit d’un extrait du projet de Linkous avec Danger Mouse, un disque que je possède mais que je n’écoute jamais car je ne l’avais pas du tout aimé à sa sortie. Va falloir que je rejette une oreille dessus quand même…

 

(3)    Howe Gelb en profitera pour citer bon nombre de musiciens ayant fait un passage par son groupe, et ce qu’ils sont devenus par la suite, un coup d’œil dans le retro mélangeant fierté et nostalgie…

 

07

 

Setlist Jason Lytle: Underneath The Weeping Willow – Now it’s on – Brand new Sun – Willow Wand Willow Wand / Quicksand – Crystal Lake – el Camino in the West – Songbird’s Son – Disconnecty  – Levitz

 

Setlist Giant Sand (partie 1, incertaine):  Cry Me No River, Ride the Rail, Shiver, Paradise Here About, Every Now and Then, Yer Ropes, the Unlucky (Maggie Bjorklund song), El Vagabundo (Brian Lopez song), Fall Apart (Gabriel Sullivan song), et plein d’autres  (Man on a String, Song so Wrong, House in Order ??)

Setlist Giant Sand (partie 2, sure): Wonder – Hurtin’ Habit – Forever and a Day – Texting Feist – Hewlett’s Daughter – Jaykub // Tumble and Tear – Heaventually