Dans la critique d’un album, se mélange souvent l’avis qu’on a sur sa qualité intrinsèque, et celui sur sa qualité vis-à-vis de ce qu’on connait déjà de l’artiste, en particulier les albums qui lui ont précédé. Suivant notre vécu avec le groupe, notre habitude, notre humeur, on va privilégier tel ou tel angle, comme j’en discutais brièvement avec PapasFritas au sujet du dernier Shannon Wright (qui m’a beaucoup déçu). Il préfère essayer de chroniquer chaque disque sans penser à ce que l’artiste a fait auparavant, l’inconvénient selon moi étant qu’on a tendance à tout trouver bien, sans nuances ; de mon côté je compare beaucoup à ce qui s’est fait avant, ou à côté, avec le risque au contraire de terminer vieux con en mode « c’est moins bon que le premier album ». S’il n’y a parfois aucun souci à envisager les choses d’une manière ou d’une autre, je suis confronté depuis des mois à ce problème récurrent de trouver des albums bons, voire très bons, mais de déplorer qu’ils n’apportent rien de  plus que leurs prédécesseurs. Le fait de n’avoir plus le temps aujourd’hui d’user des disques à force de les écouter est surement une des causes de cet état, ou alors je suis blasé, ou alors tout simplement peu de disques de 2016/2017 sont renversants, difficile de faire la part des choses…

Une réflexion qui revient sur le tapis une fois de plus suite à la sortie concomitante des albums de Japandroids et Cloud Nothings, deux groupes découverts à la même époque, évoluant dans des registres relativement proches et à la carrière parallèle. Ces disques ont été assez commentés en début d’année, souvent en même temps et de manière plutôt mesurée, chacun exprimant sa préférence pour l’un ou l’autre. A mon tour de suivre, un peu tardivement,  le mouvement, avec ces quelques lignes.

 

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JAPANDROIDS - Near to the Wild Heart of Life

 

Avec l’excellent et bien nommé Celebration Rock, Japandroids inventait (1) une sorte de garage rock de stade réjouissant, épaississant le duo guitare/batterie initial par quantité d’effets, de roulements, de refrains à reprendre en cœur. Une densité obligeant à produire un disque court sous peine de prise de tête de l’auditeur,  un paramètre pris à nouveau en compte sur Near to the Wild Heart of Life, 8 titres et une grosse demi-heure au compteur. On reprend donc les choses là où on les avait laissées 5 ans auparavant, avec un groupe toujours aussi démonstratif et énergique sur « Near to the Wild Heart of Life », morceau d’ouverture parfait. Confirmation avec le morceau suivant, « North East South West », sorte d’hymne à la Bruce Springsteen qu’on s’imagine reprendre en cœur au sein d’un public immense et enthousiaste, et qui nous laisse présager un nouvel album mémorable.

Mais le problème avec ce style, c’est qu’il supporte mal le ralentissement de tempo, ce que le groupe s’était bien gardé de faire sur Celebration Rock. « True Love and a Free Life of Free will » amorce un freinage qui ne deviendra pénalisant que sur le très long « Arc of Bar ». Bon, ce n’est pas un fan des Who période Who’s Next qui va subitement être horrifié par ce rythme un peu pachydermique, ces nappes de claviers en boucle soutenues par de gros accords baveux et ses « yeawoh yeawoh » vocaux en refrain, mais ce n’est pas vraiment ce qui était recherché chez Japandroids. Surtout, le duo peine à faire redécoller la machine, malgré deux derniers titres plutôt bons. En grillant ses meilleures cartouches en début  d’album et en mordant un peu trop par la suite sur la limite  du bon gout avec laquelle ils se plaisent à flirter tels des équilibristes, Japandroids accouchent d’un album loin d’être mauvais, mais un peu décevant au regard de son prédécesseur. 

(1)    A moins que ce ne fus déjà le cas sur Post-Nothing, premier disque que je n’ai toujours pas écouté.

 

 

 

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CLOUD NOTHINGS - Life Without Sound

 

Attack on Memory avait été l’un des albums les plus marquants de mon année 2012, dans un registre rock indé brut et tendu qui reste depuis toujours l‘un de mes préférés. Tellement marquant qu’il en a éclipsé dans ma mémoire la plus grande partie de son successeur, Here and Nowhere Else, pourtant dans sa parfaite continuité. Aussi fus je saisi d’un gros doute aux premières écoutes de Life Without Sound, dont l’introductif « Up to the Surface » annonçait un sensible ralentissement de tempo et une production plus léchée. Un virage plus accessible explosant sur quelques passages du disque flirtant avec le skate punk californien, par exemple sur « Internal World » et surtout « Modern Act ». Quelques rotations et un peu de recul plus tard, il convient de relativiser cette surprise initiale. Tout d’abord je ne suis pas un ayatollah de la prod abrupte à la Steve Albini, ne reprochant avant tout généralement aux groupes de skate punk que leur manque flagrant de personnalité. Or Cloud Nothings, en particulier par le chant de son leader Dylan Baldi, a gardé toute son identité et réserve sur chacune des compositions de son dernier album des moments de tension évoquant ses brulots passés. Et si la rage initiale s’est un peu diluée au fil des années, il en reste largement assez pour me contenter, du proto punk « Darkened Rings » jusqu’à une fin d’album éclatante de fureur (les trois derniers titres), en passant par des refrains appuyés relevant les compositions les moins pertinentes (« Enter Entirely »). Bref, on pourrait toujours regretter l’aspect sans concessions de ses débuts, mais on préfèrera apprécier que le groupe tienne son rang et donne encore l’envie tenace de les voir œuvrer sur scène.