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Cheveu, un groupe déjà connu pour sa musique inclassable et déjantée, s’associe à un confidentiel groupe de rock du désert Marocain, pour un disque au titre mystérieux : Dakhla Sahara Session ? On fonce, par curiosité, avec l’envie de croire que ce mariage improbable fonctionnera, et autant d’espoirs que de doutes. Au final, un album génial, presque un miracle. Un miracle ? Voire. Pour une fois, la genèse du disque est aussi intéressante que le résultat, et on se plonge dans l’histoire contée dans le livret du disque (1). 

Au départ, c’est un peu Voyage en Terre Inconnue, la préparation minutieuse en moins. Faire cohabiter deux univers que tout sépare, enfermer en lieu clos avec des instruments le trio Electro Garage Punk et le guitar hero du désert Baamar Selmou et son Groupe Doueh familial sans effectif fixe. Une idée sans doute pondue lors d’une soirée arrosée par des aventuriers de la musique non identifiée, affiliés au label fou fou fou Born Bad Records. Idée proposée, rencontre organisée, top acté malgré le scepticisme des principaux intéressés. Pourquoi y sont-ils allés ?  L’envie de rencontre, de relever un défi, de découvrir d’autres territoires, l’exercice imposé qui produit souvent des résultats atypiques, un peu de tout ça sans doute… Reste qu’une fois sur place, la mayonnaise a mis du temps à prendre. Rythmes asynchrones et à moitié  improvisés contre boite à rythmes binaires, chant mélodique et complexe contre déclamation agressive tragi-comique, inspiration d’une tradition ancestrale contre démolition en règle de toutes les références. Le fossé s’est d’abord comblé à la périphérie, par affinités personnelles, la technique de guitare, les matos respectifs, la fête. On devine que plutôt qu’une quelconque magie collective (un miracle ?), l’album a nécessité énormément de travail et d’investissement, sur place,  et en post production. Qu’importe, comme dans tout épisode de Voyage en Terre Inconnue, la fusion a fini par opérer, et la séparation a été douloureuse. 

C’est finalement ceci qui reste gravé sur le Dakhla Sahara Session. La symbiose inattendue des percussions africaines et du métronome brutal, des boucles hypnotiques et des solos virtuoses, avec pour les meilleurs titres les chants en opposition, formule éclatante dès le morceau d’ouverture « Moto Deux Places ». Punk explosif (« Azawan »), psychelectro fascinante (« Bord de Mer »), garage dance groovy à souhait (« Hamadi »), l’album est varié sans perdre de vue son unité, une vraie gageure donc. L’intégration des instruments et du chant traditionnels dans un bain urbain enlève toute trace de pseudo exotisme, risque parfaitement identifié dès le début du projet, en même temps qu’elle constitue l’âme de l’album. Avec pour résultats de véritables pépites, à l’image de « Tout Droit » (mon titre de l’année pour l’instant), manifeste post punk dont le rythme martial illustre l’inexorable marche vers un destin prédestiné décrit dans les paroles. Un carcan que Cheveu et Groupe Doueh auront, à leur manière, brillamment explosé ensemble, eux qui s’étaient déjà affranchis des codes au cours de leurs carrières respectives. Impossible de résister à la tentation de voir en Dakhla Sahara Session  un message politique rendu d’autant plus efficace qu’il est porté par une véritable réussite artistique. Des garnements indisciplinés et un groupe de rebelles arabes qui surmontent leurs différences pour créer ensemble, et viendront bientôt exposer leur complicité un peu partout en France, voilà qui devrait donner à réfléchir à certains bâtisseurs de cloisons. Raison de plus pour écouter l’album en boucle, très fort. 

 

(1)   A LIRE ICI