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Alors là attention. Après Hips and Maker de Kristin Hersh (cassette 043) et What Would the Community Think de Cat Power (cassette 046), voici le dernier chef d’œuvre de ma sacro sainte trilogie des folkeuses torturées, et non des moindre : Geek the Girl de Lisa Germano, un des albums les plus bouleversants que j’ai pu écouter. Je dois encore faire référence à la compilation présentant les sorties de 4AD en 1998 et intitulée Anakin, dont je vous ai déjà rebattu les oreilles. Mais que voulez-vous, il y a des disques comme des carrefours où l’on revient sans cesse pour emprunter une autre route, pleine de nouvelles promesses. Non content de m’avoir amené à Kristin Hersh grâce à la magnifique chanson « Gazebo Tree », Anakin me proposa d’aller à la rencontre de Lisa Germano via « Reptile », de l’album Slide à venir. Celui-ci n’étant probablement pas encore disponible à la médiathèque, j’empruntais les deux précédents, Geek the Girl et Excerpts from a Love Circus.

 

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J’ai consacré un de mes derniers récapitulatifs discographiques à Lisa Germano, en m’attardant particulièrement sur Geek the Girl, je ne vais donc pas me répéter inutilement (le lien est ici). En résumé, on  sent dès les premières minutes de l’album (évidemment enregistré en son intégralité, c’est un bloc cohérent qu’on ne peut mutiler) les profondes blessures de l’artiste, de celles que ni un disque ni un public ne pourront guérir. Le bien nommé « My Secret Reason » expose la tristesse sourde qui va peser sur l’ensemble de l’album, cet espèce de mal être aux origines mystérieuses, mais qu’on devine tragiques. La liste des intitulés est d’ailleurs éloquente : « Trouble », « Geek the Girl », « Cry Wolf », « Phantom Love », « Cancer of Everything » (1) … que du bonheur, pour reprendre un insupportable  slogan télévisuel. Ne pas se fier à « … of Love and Colors », c’est un rêve irréaliste, tandis que « Stars » évoque les étoiles d’une manière unique et qui m’a marquée à jamais : de vulgaires pierres inaccessibles et immortelles, dont le seul souhait qu’elles seraient à même de réaliser est de nous emmener aussi loin qu’elles, allusion à peine voilée au suicide. Musicalement, Geek the Girl est comme ces personnes qui s’efforcent de paraitre joyeuses, mais dont le faux sourire ne masque absolument pas la détresse. Il y a de belles mélodies, du piano, des arpèges de guitare, mais tout est rempli de dissonances, de larsens, de violon menaçant, de tempo lourds. La voix est douce, la voix est cassée, la voix est très triste, elle nous susurre des histoires de violence, de rejet, de trahison. Bien sûr il y a « … a Psychopath », un morceau glaçant sur le kidnapping d’une fille dont on entend les cris apeurés, une piste qui hante à vie dès la première écoute. Mais il y a aussi «  A Guy like you », mon morceau favori, toute la frustration et la douleur d’une amoureuse constatant qu’elle est éprise de la mauvaise personne. Lisa Germano, tout au long de Geek the Girl, se révèle comme quelqu’un  qui a terriblement envie d’être aimée, quitte à crier au loup, quitte à se faire « Sexy Little Girl Princess ». Et qui n’est qu’une Geek, rejetée par tout le monde, une de ces filles comme je n’en avais vu que dans les films, genre the Breakfast Club (2). Parce que dans mon univers, les filles étaient toutes puissantes, c’est elles qui décidaient qui était digne d’intérêt ou non, qui ferait partie des mecs à suivre, qui partagerait leurs secrets. J’aurai tant aimé connaitre une Geekette, elle m’aurait forcément compris, puisque j’aurais été comme elle, et peut être…  Mais je devais me contenter de musique. D’où sans doute le petit cœur collé sur cette cassette, à l’adresse de Lisa Germano. Un fait unique dans cette rubrique, il me semble.

 

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(1)    Comment ne pas penser au « Cancer for the Cure » de Eels, et son album Electro-Shock Blues, évoluant dans le même registre.  Sauf que E manie à la perfection l’humour noir, là où il n’y a aucune trace d’humour chez Lisa Germano.

 

(2)    La plupart des photos de Lisa Germano sont d’ailleurs plutôt raccord avec ce portrait musical. Et ce n’est pas l’ami Julien qui me contredira : la seule fois où il croisa l’artiste il y a fort longtemps, c’était pour la voir complètement saoule se vautrer de tout son long dans les escaliers du Transbordeur.

 

 

 

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Difficile de succéder à ce monument, et Excerpts from a Love Circus, paru deux ans après, en fait les frais. S’il conserve quelques pistes emplies de la tension douloureuse du précédent disque (« A Beautiful Schizophrenic »), toujours grâce au violon, instrument de prédilection de Lisa Germano, la majorité de l’album semble en apparence plus apaisée. Les jolies mélodies de piano et d’une foule d’autres instruments (dont encore le violon, comme sur « Singing to the Birds ») prennent le dessus, et seule la voix toujours aussi fragile de la chanteuse nous fait hésiter à qualifier la plupart des titres de pop. Coté paroles en revanche, l’ambiance est à peine plus gaie que sur Geek the Girl, le titre annonçant bien la couleur : l’amour est une mascarade, et Lisa Germano  ne se privera pas d’exprimer clairement les faux semblants du couple, de ceux qu’on tente en général de bien planquer sous le tapis pour faire bonne figure. Excerpts from a Love Circus est rempli de non-dits, d’alcool, d’hypocrisie, d’égoïsme,  de lâcheté (une autocritique frisant le masochisme par moments, par exemple sur « We Suck »)  et, au final, de ce sentiment courant sur toute l’œuvre de Lisa Germano : la solitude, malgré voire amplifiée par le conjoint (« Small Heads »). Dans ses meilleurs passages, il annonce le magnifique disque sorti l’année suivante en collaboration avec Giant Sand sous le nom d’OP8, dont certains titres ont d’ailleurs été composés au même moment. Mais aussi, pour les extraits les moins tendus et mélodiques (« Bruises »), une suite discographique relativement déclinante.