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Deux concerts d’affilé en ce week end, il m’est arrivé de le faire mais cette fois ce ne sera pas possible : un difficile choix entre Godspeed You Black Emperor et Micah P Hinson se présente à moi. J’ai déjà vu les Canadiens il y a deux ans, j’avais beaucoup aimé leur concert et leur dernier album promet une nouvelle bonne soirée. Quant au songwritter américain, auteur d’une très belle trilogie  entre 2004 et 2008, il ne m’a plus intéressé depuis à tel point que je n’ai toujours pas écouté l’album qu’il a sorti cette année, mais je ne l’ai jamais vu sur scène et il est très rarement de passage chez nous. Apprenant qu’il tournait en formation solo, soit un risque non négligeable d’ennui total, j’optais pour le post rock au détriment du folk, pour la sécurité au détriment de la découverte. 

Découverte il y aura quand même, puisque c’est la première fois que je me rends au Toboggan, salle de Décines qui, d’aspect extérieur et au niveau de la programmation très éclectique, ressemble assez au Radian de Caluire (un lieu de spectacle moderne, quoi). A l’intérieur de la salle en revanche, c’est de dimension plus restreinte et places exclusivement debout, style Epicerie Moderne, soit donc la configuration parfaite pour voir Godspeed You Black Emperor. Pour l’instant je ne suis pas à fond dans la soirée, j’ai un grand besoin de calme en cette fin de semaine fatigante, à tel point que j’ai opté pour me tenir compagnie pendant le long trajet en voiture pour le dernier album de Eels, pas écouté depuis sa sortie, et d’un style beaucoup plus proche de Micah que de Godspeed. Et ce n’est pas le coup d’oreille jeté à la première partie  qui me motivera, puisqu’il s’agit d’une saxophoniste expérimentale jouant en solo (1). Une binouze et un sandwich vegan plus tard, c’est l’heure de se placer au milieu d’un public relativement nombreux (même si on est loin d’être serrés) et très hétérogène (2).

 

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Tout comme il y a deux ans au Transbordeur, les 8 membres du groupe entrent sur scène les uns après les autres sur « Hope Drone », ainsi nommé parce que le gros son continu s’amplifiant progressivement est accompagné du mot Hope projeté de diverses manières  sur l’écran géant qui soutiendra de ses videos répétitives et sombres l’ensemble des compositions interprétées. Cette entame est indéniablement spirituelle, c’est un gigantesque Mantra Primordial d’une quinzaine de minutes destiné à souder le collectif, à rassembler groupe et public dans un même lieu et un même présent. Pouvant sembler de prime abord inutile ou fastidieux, le « Hope Drone » se révèle en réalité aussi judicieux qu’efficace : à l’inverse de mon sentiment à l’arrivée, je me sens là où je devrais être, enfin en condition pour  savourer la suite. Qui sera exceptionnelle. J’ai suffisamment écouté Luciferian Towers (sorti cette année) pour reconnaitre ses deux pièces majeures qui vont être enchainées en début de set (« Bosses Hang » et « Anthem for no State »), d’autant qu’elles contiennent nombre de mélodies bien identifiables, ce qui est loin d’être le cas de tous les morceaux des Canadiens. La puissance progressivement développée par les deux batteries, les deux basses et les trois guitares emplit les corps d’un entrelacs sonore aussi complexe que maitrisé, telle la terrible marche inéluctable d’un monde devenu fou qui écraserait tout sur son passage. Le violon, comme poursuivi par cette machine, semble non seulement y échapper constamment, mais encore parvenir à la dompter, imposant sa fragile mélodie à un groupe qui n’a d’autre choix que de suivre, espérant sans doute l’écraser dans cette nouvelle évolution du morceau. Ainsi le corps du spectateur marche-t-il au pas, entrainé malgré lui par ces rythmiques souvent martiales, mais son esprit, lui, s’échappe libre en suivant les envolées du violon. J’ai été littéralement bouleversé par cette grosse demi-heure de musique, comme rarement il m’est arrivé de l’être en concert.  

Godspeed You Black Emperor accueille sur scène la saxophoniste entraperçue auparavant pour interpréter les deux titres restant de leur dernier disque, plus courts et plus expérimentaux. Cette partie est très sombre, le violon est cette fois bien étouffé au milieu des autres instruments. La séquence s’achève par le final de « Undoing a Luciferian Towers », dont la mélodie semble une sorte d’hymne national, mais un hymne à la Hendrix, torturé de toutes part, comme monstrueux. La deuxième partie du concert est consacrée à deux longs morceaux, que je ne reconnais pas mais identifie comme faisant partie du début de carrière du groupe. Beaucoup plus insaisissables, beaucoup moins captivants à mon sens, ces titres (« Moya » et « BBF3 », soit l’EP Slow Riot For New Zero Kanada), sans être désagréables, me feront sortir de l’état de grâce dans lequel j’étais jusqu’à présent, à l’inverse des fans de la première heure qui feront savoir plus tard sur les réseaux sociaux leur joie d’avoir entendu live cet EP culte du mouvement post rock original. Tant mieux pour eux, il en faut pour tout le monde et j’ai largement été comblé par l’intégralité du Luciferian Towers, même si j’espérais secrètement un bon « Mladic » en conclusion. La sortie de scène se fait en miroir de l’entrée, les musiciens la quittant l’un après l’autre sur un drone dont on viendra progressivement éteindre toutes les couches sonores jusqu’à ce que les lumières se rallument. Nous laissant avec ce mélange de bonheur et de frustration propre aux très bons concerts. 

 

(1)    Du genre de celui qu’on s’était fadé en première partie de Bonnie Prince Billy. Et oui, Mette Rasmussen, c’était encore plus inécoutable…

 

(2)    les premiers disques de Godspeed ont une vingtaine d’années, il y a donc quand même pas mal de vieux. 

 

Setlist: Hope Drone – Bosses Hang – Anthem for no State – Fam/Famine – Undoing a Luciferian Towers – Moya – BBF3

 

A lire la très bonne chronique d’El Norton sur le concert de Rennes quelques jours plus tôt : http://last-stop-this-blog.blogspot.fr/2017/10/godspeed-you-black-emperor-undoing.html