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En 1994, pendant la tournée Siamese Dreams, Billy Corgan joua le rappel d’un concert des Smashing Pumpkins déguisé en clown. Il voulait dénoncer par là le cirque médiatique entourant son groupe, les journalistes évoquant plus souvent les problèmes de drogue de Chamberlin ou la relation houleuse entre James Iha et d’Arcy que son génie créatif. Un exemple parmi tant d’autres où le leader megalo se ridiculisa par excès de sincérité, se prenant le retour d’un bâton qu’il ne cessera de tendre par la suite pour le plus grand désarroi de ses fans. Encore ces épisodes restèrent-ils relativement anecdotiques tant que les Pumpkins alignaient les tubes et inscrivaient leur nom parmi les plus grands grâce à une série d’albums exceptionnels. En 2000, la séparation du groupe sonna le début d’une période d’errance à la fois personnelle (1) - d’autant plus douloureuse qu’elle fut concomitante à l’explosion d’internet, lorgnette autrement plus cruelle que les medias autrefois dénoncés  - et créative, chaque retour aboutissant à une nouvelle déception, accrue par le fait qu’il laissait sur le papier toutes les raisons d’espérer quelque chose d’enthousiasmant. Le super groupe Zwan ? Le premier disque solo ? la reformation des Smashing Pumpkins ? Une chute de plus en plus profonde dans la boursouflure, le poussif, le vain…. A croire que le discret guitariste James Iha, sagement resté en dehors de cette déchéance, tenait un rôle mystérieux au sein du groupe original phagocyté par son chauve créateur (2). Lui n’aura en tout cas pas attendu ses 50 ans pour composer un album solo de pop folk délicate, sorti dès 1998 (3). Surprise, il vient faire ici une petite apparition sur « Processional », belle ballade qu’on jurerait justement extraite de Let it Come Down.

 

Car oui, Ogilala est enfin le disque sobre et intimiste que les fans attendaient depuis au moins dix ans. Sobriété relative, certes, puisque Billy Corgan n’a pu s’empêcher de parsemer ses chansons de violonades plus ou moins appuyées. Mais, pour paraphraser l’excellente conclusion de l’article de Thom, une telle production principalement axée sur le piano et la guitare acoustique réjoui un public qui en était venu à apprécier l’album Monuments to an Elegy, loin d’être mémorable mais toujours mieux que les catastrophes industrielles ayant précédé. Pour une fois, l’espoir entretenu par quelques videos de Corgan interprétant en solo de très jolies versions d’anciens morceaux des Pumpkins n’aura pas tourné court : Ogilala est de cette veine, ravivant les doux moments où l’idole des ados mélancoliques était un bon songwritter. Si aucun extrait de l’album ne bouleverse à la manière d’un « To Sheila » ou « Stumbleine », aucun n’est moche ou raté non plus, ce qui pourrait bien constituer un cas unique, toute période confondue. Le single « Aeronaut » ressemble en fait à certaines B-Sides de Adore (du temps ou le moindre obscur inédit des Smashing Pumpkins valait la peine d’être écouté) : assez bateau, très simple, mais très joli aussi. Les quelques compositions plus complexes ou  plus arrangées sont d’ailleurs les moins convaincantes (« the Spaniards » et sa bizarrerie rythmique, ou « Shiloh », un peu laborieuse). Pour le reste, jalonné stratégiquement par les meilleurs chansons (« Zowie » au début, « Half Life of an Autodidact » au milieu, « Archer » pour conclure) l’auditeur nostalgique passera un moment aussi délicieux qu’inattendu : largement pardonnable eut égard aux écarts passés, la seule entorse au bon gout consiste en effet en des intitulés de chansons aussi pontifiants qu’une liste de prénoms d’une maternité du 6eme arrondissement lyonnais, sans compter le titre de l’album lui-même qu’il est inutile de commenter.

 

Billy Corgan revient donc de loin, et il en a tellement conscience que cette thématique semble imprégner la plupart de ses textes. Il y est question de guerriers fatigués, de longues routes semées d’embuches, d’errements dans des contrées sauvages ou infernales, et, enfin, de retour à la maison. Du moins c’est ce que j’en comprends, avec le cœur plus qu’avec un dictionnaire, qui m’a toujours semblé inutile tant je me sentais connecté à l’artiste. Mieux, là où Duff et ses potes furent les grands frères que je n’avais pas, Billy, par sa naïveté, son auto dépréciation, sa manière de ruiner maladroitement et systématiquement la respectabilité qu’il tentait d’obtenir par sa musique, ses « Take me as i am » hurlés à qui voulait bien l’entendre, était un reflet, un sale miroir, un autre moi-même - avec 10 ans de plus. « 40 Years to Finally Wake up » ? Ouais, je connais. « Half life of an Autodidact ».  Et après ? « and Nine more to sling the Snakes out of View ». La route est encore longue. Mais si Billy y est arrivé, pourquoi pas moi ?

  

(1)    Je crois que le pire sacrilège à mes yeux fut quand Corgan proposa des éditions limitées de la réédition d’Adore livrées avec des sachets de thé de son salon personnel…

 

(2)    D’expérience l’équilibre d’un groupe tient souvent à des facteurs différents de ce que laissent supposer les crédits des disques, les différents articles de presse mais aussi les interview des protagonistes. Un membre du groupe peut, par sa seule présence, même passive, voire par ses limites techniques, canaliser les ambitions d’un leader et faire office de garde-fou au n’importe quoi. C’est une question que je me suis toujours posé au sujet des Pumpkins, mais je n’aurais, évidemment, jamais le fin mot de l’histoire.

 

(3)    Très bon disque accueilli timidement à l’époque (au moins par votre serviteur), ce qui donne un indice sur l’avis qu’on aurait pu avoir si Ogilala était sorti il y a quinze ans…