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Parmi mes nouveaux potes de l’Unimeca se trouvait un joyeux luron dont je me rappelle bien le nom, et pour cause : il s’appelait Kubiak. Inutile de dire que pour quelqu’un de ma génération, avoir le même patronyme que l’un des plus stupides personnages de Sauvé par le Gong ne devait pas être marrant tous les jours, d’autant qu’à l’inverse de l’impayable Larry mon collègue était de fort petit gabarit. Mais bon, on avait passé l’âge de ce genre de moqueries, et je me souviens surtout d’un gars sympathique qui faisait honneur à ses origines polonaises (eut égard à quelques mémorables cuites ensemble du côté du Vieux Port) et qui était un fan ultime de Nirvana. Du genre à demander à sa frangine voyageant à Londres de lui ramener un disque de Nirvana qu’il n’avait pas (liste à l’appui) et à se retrouver évidemment avec un vieux truc du premier groupe du nom (des Hippies Anglais des 60’s, il me semble). Ou du genre à acheter des Bootlegs à prix d’or, ce qui en faisait l’unique connaissance à partager ce vice dispendieux avec moi. Je ne m’étais pas fait prier pour emprunter quelques pièces de sa collection afin d’en enregistrer les meilleures parties, bien que n’étant à l’époque qu’un amateur occasionnel du groupe de Kurt Cobain (ce que prouve un premier live honteusement dispersé sur des fins de cassettes depuis plusieurs épisodes, comme l’auront peut être remarqué quelques lecteurs attentifs). J’étais (et suis toujours) beaucoup plus attaché à Hole, que notre Kubiak en question appréciait suffisamment pour avoir acquis un enregistrement pirate largement repris sur cette cassette. Ah, cette bonne vieille période des Bootlegs, qu’on recherchait fébrilement chez les bouquinistes et magasins spécialisés du Cours Julien. Il fallait un bon dosage entre tubes et raretés, prier pour que le son ne soit pas trop naze, ignorer des pochettes souvent affreuses, et ne pas se faire avoir par des intitulés approximatifs, bref, être prêts à risquer une fortune (entre 150 et 200 balles) à quitte ou double.

 

 

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Honneur aux dames, avec un Asking for It de 1995, brève photographie sonore d’un Hole auréolé de son récent Live Through This, album indispensable à toute discographie de trentenaire respectable. Je m’étais plutôt attaché à enregistrer les titres rares (B-sides), à l’exception d’un « Miss World » pour lequel j’ai toujours eu un petit faible. Hélas, le son est mauvais, la prestation semi-acoustique et Courtney Love, au chant aussi gracieux qu’un supporter de foot anglais en fin de soirée victorieuse, est à peine mieux secondée par la gracieuse Melissa Auf Der Maur, nouvelle recrue à la basse. Le seul authentique inédit (dont le vrai nom n’est pas « Closing Time » mais « Drunk in Rio ») est un petit morceau tranquille et répétitif pas désagréable, mais assez peu inspiré.  Reste l’amoureuse déchirée à laquelle sied si bien cette reprise mineure (« He Hit Me (and i Felt like a Kiss) ») et qui malgré son interprétation hasardeuse parvient à être émouvante sur un « Old Age » emprunté à son défunt mari.

 

 

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Le premier disque, dont ne figurent ici plus que trois extraits sur les huit retenus sur diverses cassettes, est typiquement l’enregistrement destiné à attraper le bon fan. Prétendument enregistré à Seattle (ca fait plus authentique) alors qu’il le fut à Vienne, Out of the Blue est un concert du Nirvana première période au son passable, avec deux inédits dont l’un, « Another Rule », n’est autre que « Sappy » mal intitulé (une plaie de ces bootlegs que ces titres inventés) et l’autre, « Help me », ne présente pas un intérêt faramineux. Reste le témoignage intéressant d’un groupe alors terriblement brouillon, au chanteur plus punk qu’autre chose, dont seule la sincérité et l’efficacité de riffs bien assénés (« Big Cheese ») aurait pu aiguiller  quelqu’un de particulièrement perspicace sur une suite de carrière moins confidentielle.

 

 

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Le saut dans le temps n’est pas si énorme (5 ans, de 1989 à 1994), mais le groupe enregistré sur ce XXII II MCMXCIV n’a évidemment plus rien à voir. Ce n’est déjà plus formellement le même (puisque c’est maintenant le redoutable Dave Grohl qui officie à la batterie), et entre temps Nirvana est bien sur devenu l’un des groupes les plus connus au monde, et l’étendard de toute une génération. L’enregistrement, tiré d’une diffusion radio, est très bon (1), et rend hommage à la puissance du trio, d’autant que j’avais enregistré plusieurs de leurs brulots figurant parmi mes favoris : « Territorial Pissing », « Very Ape » (presque Post punk) et surtout « School » (doté sur cette version d’un magistral solo). C’est un groupe à son sommet qu’on entend ici, ne laissant pas entrevoir les doutes de Kurt Cobain sur l’avenir - je n’avais cependant pas retenu « Smell like Teen Spirit » que le chanteur faisait souvent exprès de savonner sur ces dernières tournées en représailles à une industrie du disque jugée trop pesante - mis à part un questionnement sur la composition symbolisé par l’enregistrement quelques mois auparavant du MTV Unplugged, et rappelé sur ce live par les jolies versions acoustiques  de « Polly » et « the Man Who Sold the World » soutenues par un violoncelle.  Autre témoignage d’une époque révolue, cette engueulade navrante de Novoselic à l’adresse d’un spectateur qu’il prenait en flagrant délit d’enregistrement, associant  bootlegers et pédophiles. Les idoles du grunge n’auront pas le temps de se ridiculiser (à l’instar des membres de Metallica) en luttant contre l’avènement de Napster et du Peer to Peer : ce concert à Rome est l’un des tout derniers avant le suicide de Cobain. Et dire que Kubiak n’avait jamais pu voir le groupe live, notamment au Zénith de Toulon, dix jours avant cet enregistrement. Il ne lui restait plus qu’à écouter en boucle XXII II MCMXCIV tout en pleurnichant sur sa malchance et la mort de Kurt, la mort de Nirvana, la mort du dernier grand style musical populaire.

 

(1)    A noter que les deux live de Nirvana ont été publiés par Octopus, une boite italienne qui produisait plutôt des bootlegs de qualité (c’était aussi l’une des plus prolifiques du genre).