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Que s’échangent aujourd’hui les jeunes amants, des playlists ? Quelle tristesse ! Les playlists s’envolent, les cassettes restent, et c’est ce qui me permet aujourd’hui, après avoir chroniqué Episode précédent la Love Tape que j’avais donné à Mélaine, de faire un bond dans le passé en réécoutant celle qu’elle m’avait donné en retour. La première constatation, c’est qu’il n’y a absolument rien en commun dans nos cassettes, voire qu’on aurait difficilement pu faire plus différent. Qui ne se ressemble pas s’assemble, c’est un peu une loi biologique, et si avec le temps nous avons bâtis quelques ponts culturels nous explorons habituellement chacun des rives assez éloignées. Pour résumer grossièrement, que ce soit pour le cinéma, la littérature ou la musique, je suis plus attiré par l’imaginaire et la mélancolie, Mélaine par la vie et le réalisme. Et qui dit réalisme dit chanson réaliste, et donc, au moment où l’on s’est rencontré, ce qu’on appelait Nouvelle Scène Française : soit le cauchemar de tout fan de rock indé snobinard. Si évidemment j’ai des préférences parmi les groupes de ce style, je ne suis jamais devenu amateur de l’un d’entre eux, à l’exception notable (mais en fait-il partie ?) de Yann Tiersen que Mélaine m’avait fait découvrir mais qui n’apparait pas sur cette cassette (elle m’avait enregistré Rue des Cascades et Le Phare sur une autre qui a tourné en boucle avant que je n’achète les CDs). Le chant théâtral, les textes militants, la guitare en mode jazz manouche (dont j’admire la technique mais qui me lasse très vite), sont autant de points communs à ces formations qui m’empêchent d’être touché par leur musique. Mais ce qui vaut pour les enregistrements studio ne vaut pas forcément pour la scène, et pour avoir vu beaucoup de ces groupes en live, j’ai souvent passé d’excellentes soirées en leur compagnie. Leur côté festif passe beaucoup mieux entouré de copains, tenant d’une main celle de sa copine et de l’autre une bonne bière, dans cette joyeuse ambiance de chapiteau ou de guinguette que Mélaine aime particulièrement.

 

  

Car s’il y a bien quelque chose qui énerve aujourd’hui ma chérie, c’est de passer pour la sage maman d’un couple dont je serais l’effronté trublion. Rappelons qu’à l’origine, j’étais un être coincé dans une tenue tradi dont je commençais à peine à m’extirper tant bien que mal, et que Mélaine fut le principal catalyseur d’une mue entamée au début de mes études supérieures. Ainsi, involontairement (je crois…), ma nouvelle bonne amie avait particulièrement chargé la mule contre mon milieu d’origine dans sa setlist. Paradoxalement, le plus virulent de ces groupes fut sans doute mon préféré, notamment par l’amusante histoire de son patronyme, mais aussi parce que la voix de son leader passait mieux à mes oreilles que celle de ses comparses. La Tordue bouffait du curé à tous les râteliers, anticléricalisme atteignant son paroxysme sur « INRI », valse à l’hérésie revendiquée. Autre taquet, « Je suis Noble » des Weepers Circus, un tango au texte obscur mais dont les sarcasmes du chant ne laissaient pas trop de doutes quant à l’idée que le groupe se faisait de ses compatriotes particulés (dont je fais partie, pour ceux qui l’ignorent). Les Weepers qui avaient d’ailleurs l’honneur d’ouvrir le bal au joli son de la clarinette de Denis Leonhardt sur une « Sauterie du Serpent » à l’ambiance moyenâgeuse. Mélaine avait assisté à un concert du groupe à Lyon et, partageant le même instrument, s’était lié d’amitié avec Denis puis le reste de la troupe, notamment le guitariste Eric Guerrier, joyeux géant qui se liait d’amitié avec toutes les jolies spectatrices qui croisaient son chemin. Les Weepers Circus furent parmi les premiers potes que Mélaine me présentait (à Metz où ils donnaient un concert le même week end que ma remise de diplôme), et nous les suivrons pendant longtemps. Mélaine est restée en contact avec le très sympathique Denis que nous avons vu régulièrement lors de ses passages à Lyon. Musicalement, les Weepers Circus se sont progressivement orientés vers un son plus pop rock qui me plait assez  - je conseille en tout cas de les voir sur scène, c’est toujours très bon - mais les titres de cette cassette sont extraits des premiers disques de style plutôt folk / médiéval que je goute beaucoup moins.

 

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Petit détour par Bistanclaque, groupe bien connu des Lyonnais qui déplore déjà la gentrification de la ville (phénomène qui n’a fait que s’accélérer depuis) et de sa « Rue St Jean », avec la première apparition d’un accordéon, autre instrument caractéristique de la Nouvelle Scène Française qu’on retrouve chez les Ogres de Barback, groupe assez culte dans ma belle-famille (6 titres sur la cassette tout de même). Si je reconnais encore une fois qu’en concert les Ogres étaient convaincants, je n’ai jamais trop aimé leur mélange de chanson française et de musique folklorique tzigane. J’étais pourtant assez amateur de tout ce qui pouvait rappeler la Roumanie (l’instrumental « Niev Nietch Nievitch »), pays où j’avais vécu moult aventures lors de convois humanitaires avec l’association fondée par un aumônier jésuite de mon Lycée. Détail amusant, ce cher Père Jean apparait dans le DVD de la tournée d’Un Air, Deux Famille (soit l’association des Ogres de Barback et des Hurlement d’Leo), puisqu’il accueillit la troupe lors de leur halte à Satu Mare où il résida de nombreuses années après son départ de Marseille. Comme quoi on peut bouffer du curé mais rester pragmatique. Enfin, Last but not Least, ceux qu’on présente comme les parrains de toute cette scène, les fameux Têtes Raides qui eurent un succès aussi phénoménal qu’étonnant jusqu’au début des années 2000. Dans la liste des chansons présentes sur cette cassette (peut être celles qui ont le moins vieillit), on oscille entre poésie bancale pas franchement enthousiasmante et grands classiques irrésistibles, « Gino » et surtout « L’iditenté » en tête (raide). S’il est un lien entre nos deux univers, c’est bien cette chanson punk enregistrée avec Noir Désir, qui me rappelle immanquablement la tournée montée en hâte lors des élections présidentielles de 2002, lorsque les Têtes Raides,  Noir Désir, Dominique A, Yann Tiersen (on y revient…) et quelques autres s’arrêtèrent place des Terreaux pour un concert gratuit en réaction à la présence de Le Pen au second tour (1). Soirée historique à laquelle je participais grâce à Mélaine, sans malheureusement la prolonger à l’Atmosphère, petit bar de la Croix Rousse qui accueilli après le concert les musiciens et de nombreux chanceux ayant sauté sur l’occasion unique d’une proximité rare avec le fleuron du rock hexagonal  (et dans lequel je jouerais avec mon groupe 9 ans plus tard…). Le joli instrumental « Urgence » clôture la partie Nouvelle Scène Française de la cassette, avant un passage sans transition vers ce qui devenait déjà le principal intérêt musical de Mélaine, la musique Baroque.

 

 

Pour ne pas m’effrayer, Mélaine avait choisi de ne mettre que peu de classique sur cette cassette, les cinq titres présents étant donc pour elle à l’époque la quintessence de la musique, ceux qui la touchaient le plus. La « marche pour la cérémonie des turcs », de Lully, est certainement le morceau le plus connu de cette période précise, dont Mélaine appréciait particulièrement l’un des instruments emblématiques, la Viole de Gambe. Celle-ci est à l’honneur sur les très sobres instrumentaux de Marin Marais, dont on peut supposer que les enregistrements ici présentés sont interprétés par le plus fameux gambiste contemporain, Jordi Savall (2). Les deux derniers titres, « Music for a While » et « Ombre de mon amant »,  sont chantés d’une voix pure et délicate, exprimant avec dignité un de ces chagrins d’amour intemporels. Ainsi, par un savoureux croisement, Mélaine se rapprochait elle avec la musique des châteaux et des églises, là où j’y cherchais le soufre et les mécréants. Cette cassette représente en tout cas un certain basculement, puisqu’elle a cessé assez rapidement d’écouter du rock ou de la chanson française pour intégrer divers chœurs, jusqu’à participer à des enregistrements de très bon niveau. De quoi élargir ma culture musicale, même si j’avoue que ce Baroque d’origine ne trouve pas souvent grâce à mes oreilles (je déteste le clavecin par exemple). De quoi surtout faire connaissance avec de nombreux professionnels du milieu, dont certains sont devenus des amis, et me rendre compte qu’en matière d’anecdotes croustillantes, la musique classique n’a vraiment rien à envier au Rock N’ Roll… 

 

(1)    Petite pensée pour Jacques Chirac et ses 82% obtenus entre autres grâce à ces militants de gauche mobilisés pour appeler au vote pour leur farouche ennemi… 

(2)    L’un des films fétiches de Mélaine est évidemment Tous les Matins du Monde, retraçant la vie de Marin Marais, joué par Depardieu père et fils.