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Cela faisait bien longtemps que je n’étais pas allé voir un concert, et, chose incroyable, plus d’un an que je n’avais mis les pieds à l’Epicerie Moderne (2019 aura décidément été une année creuse). De quoi découvrir avec consternation le nouveau système de gobelet à emporter, non pas la traditionnelle et bienvenue consigne mais bien l’ajout de 2 euros par bière pour un verre qu’on devra ensuite se trimballer pendant tout le concert. Bref, on n’arrête pas le progrès, mais ceci est anecdotique par rapport à une soirée qui commence de manière fort sympathique avec Damien et Ben en compagnons de concert.

 

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Nous nous dirigeons tranquillement vers la salle pour découvrir Pays P, première partie qui est déjà sur scène depuis quelques minutes. Un guitariste et un batteur encadrent une chanteuse qui déclame des poèmes en français sur une musique minimaliste. Je suis plus que septiques sur les premiers titres, cela pue le snobisme parisien et la musique faussement intello pour ado torturé. Mais le très jeune trio a dans sa manche quelques points forts qui m’accrochent malgré tout, comme des explosions post rock dont je suis, vous le savez, un grand amateur, ainsi que des passages noise aussi téméraires que bien exécutés. Il est assez remarquable que Pays P m’ait fait passer petit à petit de rétif à intéressé, puis à captivé sur des derniers morceaux plus violents où l’on ne capte la chanteuse qu’à travers des cris inintelligibles. C’est l’équilibre judicieux à mon sens entre la solidité technique des deux frères et le charisme de la jeune femme qui balance son chant sans aucun complexe qui fait tout l’intérêt de leur prestation. Pas sûr de pouvoir retrouver ca sur leur enregistrement, et puis de toutes manières un support physique uniquement en cassette, c’est éliminatoire…

 

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Après une courte pause où nous croisons Jean-Sébastien et discutons avec lui de la sortie imminente du prochain album des Marquises, nous retournons dans une fosse déjà bien pleine, et pour cause : la date est complète depuis un moment, et nous vérifierons tout au long du concert que Big Thief possède une fanbase déjà bien établie (quoique beaucoup moins jeune en moyenne que ce que j’imaginais). Une fois passé le classique mur de spectateurs encerclant les abords de la scène, je me retrouve avec Damien devant la chanteuse Adrianne Lenker qui vient de faire une entrée timide, accompagnée de ses trois acolytes. Tout le début du concert est consacré à de vieux morceaux, qu’on redécouvre pour se mettre dans le ton de compositions plutôt calmes mais parfois traversées d’éclairs saturés. Le concert monte d’un cran avec « Forgotten Eyes » issu du dernier album Two Hands, dont le groove et les mélodies emballent un public très réceptif. On retrouve le groupe tel qu’il nous avait d’emblée séduit au TINALS, avec une alternance très curieuse de passages maitrisés et fébriles. 

 

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Adrianne Lenker va tantôt jeter des regards angoissés vers l’un des garçons pour chercher du soutien, tantôt avoiner sa guitare et chanter avec une assurance bluffante. Un des meilleurs exemples est l’enchainement d’un « Not » magistral, sans doute le meilleur titre de 2019 mais qui prend une dimension encore plus poignante et puissante sur scène, et d’un « Cattails » repris de manière un peu bancale après une interruption pour accordage et réglage de son (c’est pourtant sur disque un autre de mes favoris). Le guitariste Buck Meek serein et un sourire constant aux lèvres, et le bassiste Max Oleartchik très concentré, assurent sans faillir leurs parties (très simples, la plupart du temps), mais le batteur James Krivchenia est beaucoup plus inégal, à la manière de la leadeuse avec qui il constitue la charnière centrale des morceaux. Des deux nouveaux titres dont nous gratifiera Big Thief, « Two Rivers » laissera une impression un peu brouillonne là où le très bon « Time Escaping », pourtant l’une des chansons les plus complexes de la soirée, passera comme une lettre à la poste. Cette bascule constante entre moments de grâce et amateurisme, se traduisant notamment par des fins de chansons abruptes et désordonnées, peut s’avérer un peu perturbante, mais elle constitue bien toute l’âme d’un groupe qui parle plus avec le cœur qu’avec la technique. Cette fragilité, ces moments sur le fil comme un final de « the Toy » a capella, c’est bien la raison de notre présence ce soir. Avec « Shoulders » et l’intense « Contact » (deuxième sommet de la soirée), le groupe achève une sélection de titres vraiment marquants (ne m’aura manqué que « Jenni » dans mes favoris) avant de terminer sur une nouvelle série d’anciens titres, choisissant le très court et dépouillé « Magic Dealer » pour clôturer la soirée plutôt que l’entrainant et plutôt joyeux « Masterpiece ». Nous attendons de pied ferme un rappel pour prolonger la magie mais, malgré un public lyonnais loin de démériter dans les applaudissements nourris, il ne viendra jamais. Peut-être qu’Adrianne Lenker n’en a pas eu le courage, elle qui allait régulièrement lors du concert au centre de la scène, dos au public (un micro était spécialement prévu à cet emplacement), pour former un cercle chaleureux et intime avec les siens lorsque la pression semblait un peu trop forte. Loin des prestations millimétrées qui constituent aujourd’hui la norme, Big Thief nous aura livré un concert touchant et surtout très humain, avec une gentillesse et une humilité rarement vue sur la scène de l’Epicerie.

 

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Nous terminons la soirée avec une dernière bière et l’acquisition d’un vinyle et d’un CD au merchandising pris d’assaut, l’ami Maxime étant aux avants poste pour compléter sa collection. De quoi bien occuper ce début d’année 2020 assez timide, avec U.F.O.F et Two Hands, toujours aussi agréables à écouter. 

 

Setlist: Real Love – Capacity – Shark Smile – Mary – Forgotten Eyes – Not – Cattails – Two Rivers – Time Escaping – Shoulders – Contact – the Toy – Mythological Beauty – Masterpiece – Magic Dealer