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Malgré la qualité toujours impeccable de leurs parutions, j’ai eu l’impression à un moment que Frustration n’avait plus rien à dire. Et puis l’année dernière, la sortie de So Cold Streams m’a montré que j’avais tort. Je prenais donc rapidement ma place pour les voir une 3eme fois sur scène, en espérant que les titres de ce dernier album amèneraient un peu de fraicheur à une setlist généralement bien monolithique. Si je n’avais fait cet achat anticipé, vous ne seriez pas en train de lire ce compte rendu étant donné que je m’étais pris une belle charge le vendredi soir à l’occasion de mon dernier jour de boulot dans ma dorénavant ancienne société, avec enchainement de tournées de 19h à 4h du matin (1). Autant dire que j’étais au bout du rouleau quand j’arrivais au CCO Villeurbanne, salle dans laquelle je n’avais encore jamais foutu les pieds, mais qui m’a plu immédiatement. L’endroit, le public, l’ambiance, cela m’a évoqué les heures glorieuses du punk que j’ai lu et vu en photo dans des bouquins (certainement une image fantasmée mais bon….) Le chanteur de Frustration signe des posters au merchandising, ses collègues sont devant la scène pour mater la première partie, je discute un moment avec Guillaume, ex batteur de Rank, groupe dont j’aperçois aussi les autres membres dans le public. Nous nous plaçons tranquillement au centre de la fosse pour la première partie, Italia 90, un groupe anglais que je ne connais pas (ce qui est assez normal vu qu’ils ont pas encore sorti d’album).

 

 

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Italia 90 fait du post punk qui oublie parfois son post, et qui réserve régulièrement des contre pieds intéressants. Le batteur, un grand échalas qui joue avec un sourire étrange sur le visage, et le bassiste, jeune homme fluet coiffé d’un béret tel Captain Sensible, jouent d’une manière générale des parties simples et répétitives sur un tempo plutôt lent et assez groovy. Le solide guitariste, attifé de vêtements et de lipstick noirs, a un jeu très personnel constitué la plupart du temps de larsen ou notes tenues, qu’il interrompt parfois de courts solo égrillards ou d’arpèges saturés. Quant au chanteur, c’est un immense gaillard charismatique au look de skinhead, crâne rasé, boucle d’oreilles,  bretelles sur un T-Shirt Frustration et Doc Martens avec lacets blancs (2), qui beugle dans le micro qu’il tient à la main des textes qu’on imagine politisés. Les compositions sont assez captivantes, et sont souvent interrompues par des passages noisy qui confèrent à Italia 90 une certaine originalité (en plus du jeu du guitariste). Le concert est très bon en tout cas, nous sommes au moins trois (Guillaume, moi et Damien qui m’a rejoint à la pause) à l’avoir préféré à celui de la tête d’affiche. Malheureusement, ma quête pour acheter un quelconque enregistrement du groupe restera veine, puisqu’ils n’avaient même pas de stand merchandising. 

 

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Tout comme en 2017 au Transbordeur, pour le concert des 10 ans de Born Bad Records, Frustration investit la scène sur la rythmique martiale d’ « Insane », morceau d’ouverture de So Cold Streams qui sonne déjà comme un classique, et enchaine avec un extrait de l’album précédent, « Dreams, Laws, Rights and Duties », où il commence à tester les réactions d’un public qui s’emballera assez vite dans un pogo et des slams ne cessant de croitre toute la soirée. Les cinq parisiens mettent un point d’honneur à piocher dans une décennie de compositions, depuis leurs tout premiers EP jusqu’au dernier album en date auquel ils consacrent une large part, puisqu’il sera quasiment intégralement interprété ce soir. Difficile cependant de ne pas regretter une certaine linéarité dans des titres pourtant percutants, les « Pulse » et autres « When Does a Banknote Starts to Burn » restant sur la même ligne de front punkoide que les ancêtres « No Trouble » ou « On the Rise ». C’est à la fois la force et la faiblesse de ce groupe de vieux cadors que de maitriser parfaitement leur propos, le concert est hyper efficace mais manque un peu de surprise ou de danger. Ce qui est très appréciable, c’est que les membres du groupe, en particulier le chanteur Fabrice Gilbert, ne surjouent pas les rebelles et laissent le soin au « nouveau » bassiste, seul de la bande à être plus jeune que moi, d’animer le concert de ses poses et de son dynamisme qui parvient tant bien que mal à embarquer Nicus le guitariste dans ses jeux scéniques.

 

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C’est donc en ancien s’assumant parfaitement comme tel que Fabrice se lance dans un inhabituel discours politique pour introduire « Slave Markets », l’un des nouveaux titres que j’attendais le plus. Au sujet des migrants, il insiste sur le fait d’écouter les avis de tous bords pour ne pas créer de Frustrations et de catastrophe dans les urnes, condamnant à demi-mots les slogans simplistes (notamment l’horripilant ACAB) qui fusent déjà dans le public. Refusant de se positionner sur un sujet qui le dépasse, il réclame simplement la prise en charge totale et humaine de chaque migrant déjà présent sur notre sol, avant de lancer un « Slave Markets » émouvant qui restera comme l’un des temps forts de la soirée. C’est l’amorce d’une fin de concert redoutable, avec un « Assassination » toujours aussi marquant et « Mother Earth in Rags » qui propose une rythmique différente toujours bienvenue (à ce jeu-là, seule « Minimal Wife » ne prend pas vraiment). « Le grand soir » est idéalement choisi pour clôturer le set, le riff de basse entêtant accompagnant un texte utopiste exceptionnellement écrit en français, ce qui va très bien au groupe à mon avis.

 

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Frustration revient rapidement pour un rappel commençant par « Fields », reprise de Death in June, groupe dont j’ai souvent entendu parler sans y avoir encore jeté une oreille. Sans doute une erreur, car le morceau en question est excellent, et semble procurer bien du plaisir aux cinq musiciens. Mais voici le chanteur d’Italia 90 qui est convié sur scène pour beugler sur « Too Many Questions », l’un des titres les plus simples et les plus efficaces de la discographie de Frustration. Il y met toute sa fougue, bien aidé par un public en feu, auquel je me joins cette fois malgré la fatigue. Je trouve que ces morceaux s’appuyant sur une basse aux parfums disco sont les plus réjouissants du groupe à entendre live (on en avait eu un autre aperçu auparavant avec « Some Friends »). Après avoir tenté deux fois en vain de lancer « Brume », l’autre titre en français de So Cold Streams, Frustration coupe court et achève le public sur un de ses plus vieux titres, « Blind », qui donnera l’occasion aux membres d’Italia 90 de venir eux aussi faire un tour de crowdsurfing. Une bonne soirée qui se termine assez vite pour moi : je m’esquive de manière inhabituelle en m’excusant auprès de Damien, partant pour une petite bière, mais je ne tiens plus debout et l’appel du plumard est le plus fort. C’est moche de devenir vieux, sauf quand on s’appelle Frustration : ils ont donné rendez-vous au public pour un DJ set en after dans un bar du coin.

 

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(1)    S’il y a bien quelque chose à regretter, c’est la bonne ambiance qui régnait au bureau. D’une trentaine  de collègues au bar, je finissais avec les 5 derniers résistants (dont Chtif, évidemment) par faire une fermeture de boite de nuit, moi qui n’y avait pas foutu les pieds depuis au moins 15 ans ! 

(2)    Guillaume a remarqué ce détail qui selon lui n’en est pas un, mais un code précis dont il a oublié la signification….

 

Setlist : Insane - Dreams, Laws, Rights and Duties – Pulse - We Miss You - No Trouble - Some Friends - When Does a Banknote Starts to Burn - Minimal Wife – Excess - Slave Markets - Pepper Spray – Assassination - Mother Earth in Rags - On the Rise - Le Grand Soir // Fields - Too Many Questions - The Drawback – Blind

Photos :  Noir et blanc : Marion Bornaz - https://marionbornaz.com/  -  Couleurs Italia 90 : Paul Hudson  -  Couleurs Frustration : Florent Mayolet – www.assoDarkRoom.fr

 

 FRUSTRATION:

ITALIA 90: