JEREMY ENIGK - Return of the Frog Queen
Merci Julien. Rares sont les disques à m’avoir autant enthousiasmé ces dernières années. Tu as tenté le coup, à de nombreuses reprises, et j’imagine que tu as du être un peu déçu lorsque tu lisais mes comptes rendus tièdes sur certains de tes disques favoris. Tout ca n’aura pas été vain, puisque cette découverte, je ne la dois qu’à toi. En effet, qui d’autre connait Jeremy Enigk ?
Return of the Frog Queen est un album aussi mystérieux que sont titre, un trésor bien planqué qui exerce une fascination magique sur l’auditeur. L’univers déployé dans ce disque est d’une rare cohérence, sans doute en raison de sa durée minimale (une petite demi-heure) et du fait que l’intégralité de la composition et de l’interprétation ait été réalisée par le seul Jeremy Enigk. Il y avait un risque à découvrir cet album sortit en 1996 avec ce décalage temporel, mais il est venu bien au contraire se placer dans mon panthéon à mi chemin entre le Strange Angels de Kristin Hersh et les premiers Lisa Germano qui datent de la même époque (qui est mon âge d’or musical). Comme Kristin Hersh, Jeremy Enigk est issu de la scène grunge et comme elle, ayant troqué les accords de guitares saturées contre de beaux arpèges folk, il exprime sa rage avec sa voix rauque et sur le fil. A des couplets souvent doux et nostalgiques il oppose des refrains intenses, la conviction qu’il met dans son chant porté par de puissantes montées d’orchestre générant une émotion irrémédiable chez les auditeurs qui, comme moi, placent la sincérité comme la première des qualités musicales (écouter par exemple le déchirant « Explain »). Le fond relativement torturé est apaisé par de magnifiques orchestrations, les instruments classiques étant utilisés de manière idéale pour illustrer le propos des chansons (un peu à la manière délicate de Lisa Germano, donc). Dès le début du disque, on est plongé dans une ambiance de conte de fée, les paroles se résumant à de courts poèmes remarquablement écrits citant châteaux, naufrage, lézards et lune d’argent. Ainsi le Glockenspiel invoquera les fées, tandis que les cuivres appelleront princes et armées et que le clavier nous projettera tel un orgue de barbarie dans une fête foraine («Carnival », évidemment à 3 temps). Tout ceci est réalisé très subtilement, Jeremy Enigk n’hésitant pas à convoquer l’orchestre pour quelques secondes seulement afin de soutenir un passage plus dynamique avant le retour au calme et à la tristesse (« Lizard »). La construction de l’album est aussi particulièrement bien étudiée, comme dans toute histoire la mise en place se fait tranquillement, les événements arrivant progressivement jusqu’à un final de plus en plus marquant. C’est en hurlant et accompagné par l’orchestre au complet qui se déchaine que l’histoire s’achève sur le titre le plus long, mais aussi le plus bouleversant du disque, « Shade and the Black Hat ». Un petit titre cotonneux de 2 mn, « Fallen Heart », viendra conclure l’album, comme on sort d’un rêve. Jeremy Enigk transpose une histoire qu’on sent personnelle de par son implication en Conte nostalgique universel, de ces histoires qui finissent mal qu’on a tous écouté avec un air grave avant de partir vers le pays des rêves… et ca c’est très fort.
Je pensais qu’après l’adolescence, il était impossible d’ajouter un disque à la liste de ces petites perles qu’on garde dans son cœur comme des parts de soi même. J’avais tort et, vraiment, c’est plutôt une bonne nouvelle. Merci Julien !
Bien sur maintenant, je suis obligé de t’emprunter les autres disques de Jeremy Enigk, ainsi que ceux des divers groupes auquel il a appartenu…
