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A l’épisode précédent, je qualifiais Cocteau Twins de groupe culte. Grave erreur, car c’est plutôt un groupe anti-culte : il eut pas mal de succès à son époque, mais aujourd’hui tout le monde s’en branle (je n’ai jamais vu leur nom cité par le moindre de mes potes ou artistes que j’écoute). Et on le comprend : je craignais le pire, je n’ai pas été déçu. La pop sirupeuse de Four-Calendar Café est une sorte de sous Cranberries dont on aurait retiré toute tension et toute mélodie agréable. Aussi affreux que sa pochette le laissait présumer…
On reste dans le langoureux avec Premiers Symptomes, un Ep de Air regroupant comme son nom l’indique les premiers titres du duo français. Mais cette fois l’écoute est agréable, un tempo tranquille avec un peu de claviers et de cuivres, un bon groove qui fait instantanément jaillir dans l’imaginaire de l’auditeur des envies de vacances, avec soleil, piscine et cocktails sucrés. Un bon bol d’insouciance qui, sans être forcément très marquant, fait du bien par où il passe.
En grand amateur de pop rock mainstream, la Morissette en tête, j’aurais pu être, sinon fan, au moins fervent supporter de K’s Choice. Par ces inexplicables causes dont la principale est sans doute le hasard, il n’en a rien été : en cette année 1997, j’empruntais Cocoon Crash, album suivant le Paradise in Me qui contenait leur hit (« Not an Addict », ça nous rajeunit pas…) et que du coup je n’ai jamais écouté, sans m’enticher du groupe. Certes je n’avais enregistré que les 2/3 de l’album, mais cette partie au moins souffrait tout à fait la comparaison avec d’autres disques dans mes étagères. D’autant que la principale caractéristique de K’s Choice, à savoir la voix légèrement cassée de Sarah Bettens, sans doute rédhibitoire pour beaucoup, me plait énormément. En réalité, je pense qu’un fan de Radiohead (= un brin snob) de ma trempe n’avait pas vraiment besoin d’un ersatz mélancolique comme notre quintet Belge. Ah, si tout avait été du niveau du premier morceau, ce « Believe » en arpèges ultra rapides, s’il y avait eu plus souvent l’énergie rock de « Cocoon Crash » ou « Too Many Happy Faces », les choses auraient pu être différentes… Mais c’est surtout les ballades qui foisonnent, et aussi sombres (« Now is Mine ») ou jolies (« God in my Bed ») qu’elles fussent, il leur manquait probablement un brin de caractère pour qu’elles traversent les années dans ma mémoire. Cela m’aura valu une redécouverte et une réécoute agréable, et finalement qu’importe que cela n’aille, une fois de plus, pas beaucoup plus loin…
En 1994, Pavement sortait son deuxième album Crooked Rain, Crooked Rain, farci de tubes de rock indé dont l’un d’eux, « Range Life » contenait un tacle goguenard à mon groupe fétiche d’alors, les Smashing Pumpkins (1). Au-delà de l’attaque dont la cible facile fut piquée à vif malgré ses millions d’albums vendus, il y avait probablement une résonnance profonde en moi dans la factice opposition entre Pavement et les Pumpkins. Le Lycée est composé de groupes au classement intemporel, bien que leur dénomination change avec les époques : d’un côté les losers, de l’autre les populaires, et au milieu un tas d’élèves jouant des coudes pour se rapprocher du deuxième groupe ou, tout du moins, tachant d’éviter la damnation du premier. Et puis, plus rares, quelques individus disparates au-dessus de la mêlée, n’ayant que faire de ces castes et trouvant (avec raison) que les populaires, avec leur course sans fin pour être à la mode et leur cour de béni oui-oui, avaient quelque chose d’aussi pathétique que les losers. Généralement à l’aise en cours et avec les profs, on se rendait compte tardivement que leur indépendance cachait plus un mépris qu’un mal être, et qu’ils avaient une vie sociale parallèle avec des étudiants plus âgés et des copines carrément plus canon que les fadouilles populaires de notre classe. Billy Corgan, l’homme qui chantait les fêtes d’anniversaire ratées et les voix liberticides dans sa tête, représentait ma caste, celle des humiliés permanents. Quant à Stephen Malkmus, avec son cynisme et son charisme qui en fera l’un des rares musiciens à pouvoir chanter aussi faux avec classe, il faisait clairement partie de ces indépendants capable de détruire quelqu’un d’une seule phrase, tout en étant bien trop malin pour se faire chopper (comme Kurt Cobain, à mon avis). Voilà peut-être pourquoi plus de 65 cassettes séparent ma découverte fracassante de Pavement avec l’incroyable « Type Slowly » sur le Tibetan Freedom Concert et ce premier emprunt à la médiathèque. D’instinct, j’avais senti l’ambivalence entre leur génie indéniable et cette branlitude calculée, cette manière de cacher leur technique et leur talent sous des tonnes d’humour et de notes approximatives ainsi qu’une production faussement brouillonne. La raison pour laquelle je ne fus guère surpris, des années après, en lisant le livret de la riche réédition de Crooked Rain, Crooked Rain, d’apprendre que Pavement avait fait des pieds et des mains pour profiter de la force commerciale d’Atlantic en interdisant que le label de cette major apparaisse sur la pochette, afin de conserver leur crédibilité indé (2). Mais le temps passant, ces considérations s’effacèrent devant la musique et je laissais entrer dans ma vie Pavement avec leur œuvre centrale, Wowee Zowee.
Un chef d’œuvre qui avait au moins un défaut : il était beaucoup trop long. L’histoire a montré que Pavement avait en stock des tonnes de B-Sides, aussi ne pouvaient-ils s’empêcher d’en mettre une poignée sur leurs disques (sans compter Spiral Stairs qui se battait pour y placer quelques compos dont le grand écart qualitatif avec celles de Stephen Malkmus sautait aux oreilles dès la première écoute). Sabrer la moitié du disque comme je le fis à l’époque était sans doute exagéré (j’avais apparemment trouvé un ventre mou dans le 2eme tiers, complètement absent de cette cassette), en témoigne la cruelle absence de « Rattled by the Rush ». Mais les chansons majeures sont bien présentes, plus difficiles d’accès que les immédiats « Silence Kid » ou « Cut your Hair » de l’album précédent, mais oh combien plus marquantes. D’abord cette ballade acoustique d’ouverture irrésistible, un « We Dance » dont on préféra toujours garder l’émotion intacte plutôt que de vérifier si les paroles ne cachaient pas une vaste blague dont Malkmus avait le secret. Et puis mes favorites, ces monuments de rock alternatifs débutant par des parties de guitare mélodiques et s’enflant progressivement vers des territoires saturés qu’on eut aimé se prolonger à l’extrême, comme c’était souvent le cas en concert. Il y a « Grounded » et son intro qui compte parmi mes meilleurs moments musicaux, « Fight this Generation » qui commence comme du Arab Strap et enclenche un final répétitif venu d’on ne sait où qu’on aimerait hurler indéfiniment, et puis « Half a Canyon » avec son putain de riff rock n roll qui accède enfin à nos souhaits avec son changement de direction et sa fin épique à rallonge. Voilà pour moi le Pavement génial, même si je ne crache pas sur leur science des chansons immédiates telles que « Kennel District », toutes fameuses mais un peu toutes pareilles. Wowee Zowee propose avec égal bonheur de la pop bricolée et nonchalante, du bordel sans nom et du chant qui déraille, des gros délires bourrins et du rock dément, presque hardcore (« Flux = Rad »), et des moments touchants et fragiles. Leur meilleur disque ? Sans doute, tout du moins dans cette version raccourcie et un brin frustrante. Qui me donne envie de me jeter sur la Sordid Sentinels Edition acquise à sa sortie (2006), 50 titres au compteur dont, bonheur, une bonne partie de Live.
(1) « Out on tour with the Smashing Pumpkins - Nature kids, they don't have no function - I don't understand what they mean - And I could really give a fuck »
(2) En revanche le coup de pute au premier batteur, remplacé au moment de ce disque, m’a laissé pantois.





