ROMA - 09 / 14 Juin 2013 - Partie 3
Place d'Espagne: grand escalier, Eglise de la Trinité des Monts et fontaine Barcaccia
Sur les conseils de Chtif, nous avions décidé de consacrer notre dernière journée à la Villa Borghese, abritant une série unique de sculptures et peintures issues de la collection du cardinal Scipion Borghese (1579-1633), neveu du pape Paul V et amateur éclairé d'art ayant par son goût sur et son mécénat lancé le style Baroque Romain, imité par la suite dans toute l'Europe. Nous passons par la place d'Espagne, l'une des plus connues de Rome, notamment pour sa belle fontaine figurant un navire (fontaine Barcaccia) assaillie par les touristes, montons le grand escalier menant à l'Eglise de la Trinité des Monts et passons devant la Villa Médicis (Célèbre pour accueillir en ses murs les Lauréats du Prix de Rome depuis le 18eme siècle). Nous sommes dans le quartier Français de la ville, on imagine bien cependant que les habitants du coin sont à l'abri des soucis financiers (autour la Place d’Espagne, c’est le coin des boutiques de luxe).
Vue sur Rome à l'entrée de la Villa Borghese (nom du Parc)
La Galerie Borghèse (Recto et Verso...)
Nous voici dans l'immense Parc Borghese, offrant une superbe vue sur Rome et abritant entre autres bâtiments le Musée National Etrusque, La Galerie d’art Moderne, le Musée Canonica etc…. Un endroit conseillé pour passer une bonne après-midi, malgré les multiples vendeurs à la sauvette et « musiciens » quémandeurs gâchant quelque peu la quiétude du lieu. Pour le moment nous n'avons pas trop le temps d'en profiter, puisque les visites de la Galerie Borghèse sont réglementées: nous avons réservé il y a déjà quelques jours par téléphone (avec l'aide sympathique d'un vendeur de notre quartier, parce que sinon c'est assez rébarbatif pour les non italianophones), avons rendez-vous à un horaire très précis et nous sommes laissé surprendre par la taille du jardin.
M.Provenzale, Scipion Borghèse représenté sous les traits d'Orphée (mosaique), 1608.
Raphael, Portrait d'Homme, 1502 - G. da Capri ?, Cortège Magique, 1525
F.Francken le Jeune, Galerie d'un antiquaire, 1615-1620 - Titien, Christ à la colonne, 1560
Nous arrivons juste à temps et pouvons commencer la visite qui est chronométrée: une demi-heure pour la pinacothèque au premier étage, et une heure et demi pour le reste. De prime abord, cela semble assez stupide, on fait l'étage au pas de course sans avoir trop le temps d'admirer les tableaux. Mais finalement, ce système permet de visiter en faible affluence et donc d'observer d'assez près les œuvres sans gêne pour personne, d'autant que toute photographie est interdite, ce qui peut sembler frustrant mais se révèle in fine bien plaisant. De plus la villa est de taille modeste, et le temps imparti laisse largement le temps de parcourir à son rythme ses différentes salles, excepté donc pour la galerie de tableaux par laquelle nous débutons. Les œuvres des élèves ou inspirateurs d'artistes célèbres tels que Raphael, Léonard de Vinci, Rubens (et même quelques tableaux signés de ces grands maitres) côtoient celles d'une multitude d'Italiens que je ne connaissais pas même de nom (il faut dire que je suis assez inculte en Art). Portraits plus vrais que nature (souvent les tableaux les plus sympa), sujets religieux ou mythologiques constituent la majorité des thèmes abordés, avec une grande partie des scènes principales se découpant sur des fonds de paysages un peu féériques qui me semblent constituer la spécificité de la peinture de l'époque, avec leurs éclairages particuliers. J'ai particulièrement apprécié le Cortège Magique (évoquant les tableaux étranges de Bosch), les tableaux de Wolfang Heimbach et Frans Francken représentant avec de multiples détails des intérieurs (notamment la Galerie d'un Antiquaire), le Christ à la Colonne de Titien ainsi que les mosaïques ultra fines de Marcello Provenzale.
A.Canova, Pauline Borghèse, 1805-1808
Bernin, Le Rapt de Proserpine, 1621-1622
Le rez de chaussée comporte une dizaine de salles présentant de nombreuses sculptures plus ou moins intéressantes (les salles Egyptiennes et Antiques ne sont pas géniales). Parmi les plus célèbres, la statue de Pauline Borghèse (sœur de Napoléon Bonaparte) allongée sur un divan et représentée à la manière des déesses antiques, réalisée par Antonio Canova, qui fit sensation (exceptionnel à l'époque d'avoir une personnalité de la haute société aussi fidèlement reproduite à demi nue...).C'est un véritable chef d'œuvre dont on observe avec stupéfaction la finesse des drapés et des coussins, qui semblent de tissus et non de pierre. Mais les véritables stars de l'exposition sont à juste titre les sculptures du Bernin, dont les principales sont exposées au centre de salles portant leur nom. La première que nous voyons est le Rapt de Proserpine, qui avait tant marqué l'ami Fred. C'est la représentation d'une scène de la mythologie qui voit Pluton, Dieu des Enfers, enlever Proserpine, fille de Déméter, déesse des terres cultivées (par un arrangement entre eux, Pluton gardera Proserpine une moitié d'année, et Déméter l'autre moitié, symbolisant les périodes estivales et hivernales).
Bernin, David, 1623-1624 : en tournant autour de la statue, on a un apercu du mouvement en train de s'exécuter!
Première particularité de ces sculptures du Bernin, le rendu d'un instant fugace et non posé: les corps sont dans l'effort, Pluton soulevant Proserpine qui le repousse de son bras et se torsionne dans l'espoir de lui échapper. De cette mise en scène découle la deuxième particularité, à savoir que suivant l'angle sous lequel on se positionne, on aura un aperçu complètement différent de la scène, ce qui impose du temps et de la place pour l'observation. Troisième particularité, les différentes textures employées, brutes pour le socle et le chien Tricéphale Cerbère, lisses pour le corps des deux protagonistes aux pieds desquels il se tient. Et enfin, dernière particularité, le réalisme et la richesse des détails, des doigts puissants de Pluton s'enfonçant dans la chair de Proserpine jusqu'aux larmes coulant des yeux de la malheureuse. Tout ceci pour dire que ces sculptures sont sans aucun doute les plus belles qu'il m'ait été donné de voir. Les autres chef d'œuvre du Bernin présents à la Villa sont une sculpture d'Enée fuyant Troie avec son fils Ascagne sur les talons et son père Anchise sur les épaules (la figuration des chairs du vieillard un peu moins fermes que celles du jeune Enée est remarquable), un David représenté le visage marqué par l'effort, à l'instant où il va brusquement pivoter pour terrasser d'un unique tir de fronde Goliath (plutôt que la traditionnelle posture victorieuse où il tient la tête du géant de sa main levée), et Apollon et Daphné, un ensemble figurant le Dieu de la lumière tentant de saisir la nymphe Daphnée qui, pour lui échapper, se transforme en laurier.
Bernin, Apollon et Daphné, 1622-1625
Bernin: Enée et Anchise, 1618-1620 et La Vérité, 1645-1652
De toutes les sculptures, ce fut celle-ci notre favorite, tant la finesse de la jeune femme saisie au moment où elle commence sa transformation, peau se couvrant d'écorce, pieds prenant racine et mains au ciel déjà bouturées de rameaux, est somptueuse. Il est amusant de constater que par leur talent, des artistes comme le Bernin (ou Le Caravage, nous le verrons) mettaient mal à l'aise les hauts personnages de l'Eglise qui leur passaient commande. Ces œuvres étaient décidément trop belles et prestigieuses pour être refusées, mais cependant d'une beauté subversive qui sentait un peu trop ostensiblement le soufre. Ainsi le cardinal avait ajouté, de manière peu convaincante, un vers moralisateur sur le socle d’Apollon et Daphnée: celui qui aime suivre les formes fugaces du divertissement finit par se retrouver avec des feuilles et des baies amères. Pour être complet sur le Bernin, il faut que j’évoque La Vérité, une statue plus récente que les autres présentées et lui ayant demandé plus de travail (elle est d’ailleurs inachevée, puisqu’initialement elle devait être accompagnée d’une allégorie du Temps). Et bien je l’ai trouvée massive et inélégante, à mille lieux des superbes sculptures que j’ai précédemment décrites : bizarre, non ?
Caravage: Saint Jérome, 1605-1606 et L'Arrestation du Christ
Après avoir profité d'une pause fort agréable dans un petit jardin à la Française attenant à la Villa, nous terminions notre visite par la salle consacrée aux peintures du Caravage, qui sont là encore parmi mes préférées selon mon maigre savoir. Je connaissais ses magnifiques clairs obscurs, notamment celui du Saint Jérôme étudiant, son crâne chauve luisant faisant face à celui d'une tête de squelette dans un équilibre symbolique entre la vie et la mort, tableau que je pu admirer ici à loisir. Ce qui m'a aussi marqué en observant ses peintures, c'est le réalisme des visages de ses tableaux, et notamment ceux des scènes religieuses. Il semble avoir pris comme modèle pour son Saint Jean Baptiste un jeune garçon de son quartier, et regardez la trogne du disciple de son Arrestation du Christ, ne ressemblerait il pas à un compagnon de beuverie?
Caravage: Madone au serpent, 1605 - David avec la tete de Goliath (autoportrait)
Je me fis surtout cette réflexion devant sa splendide Madone au serpent, où l'on voit Marie apprendre au jeune Jésus à écraser le mal (symbolisé par un serpent) sous l'œil attentif de sa grand-mère Ste Anne. Là où les artistes donnaient à la Ste Vierge le visage le plus pur, le plus immaculé possible, de telle sorte qu'il en paraissait toujours assez irréel, le Caravage figure une jeune femme telle qu'on peut la croiser tous les jours. En insistant sur le côté humain des personnages bibliques et des saints plutôt que sur leur symbolique religieuse et leurs vertus divines, le Caravage a selon moi touché un aspect essentiel de la foi chrétienne tel qu'il ne sera évoqué que lors du concile Vatican II (1962) par l'Eglise. Inutile de dire qu'à l'époque du Caravage, insinuer que les plus grands saints étaient avant tout des gens comme les autres ne fut pas du goût de tout le monde: un mois après son accrochage à St Pierre, la Madone au Serpent fut renvoyée au motif qu'elle posait des problèmes de bienséance et qu'elle n'était pas conforme à l'imagerie traditionnelle. La vie du Caravage est d'ailleurs un roman qui mérite d'être connu, et dont l'ultime étape fut une curieuse toile exposée à la Villa: on y voit le jeune David tenant la tête coupée de Goliath, celle-ci étant en fait un autoportrait de l'artiste! Le Caravage, en fuite après avoir commis un assassinat, demandait symboliquement par ce tableau une grâce papale, qui lui fut accordée mais dont il ne put profiter puisqu'il mourut sur le chemin de retour d'exil.
Après cette visite à ne pas manquer, nous avons flâné dans le grand parc puis avons passé la fin du séjour dans une course effrénée au souvenir un peu typique, pas trop cher et pas trop moche, ce qui fut une vraie gageure.
Le vrai Capuccino du matin - Xavier vs Pizza: 0-1
Pour achever notre tour de Rome, il faudra dire un mot de la nourriture, si importante pour les Italiens que leurs menus se composent d'un Antipasti (nos entrées), d'un Primi (plat de pâtes ou de raviolis), d'un Secondi (plat de viande ou de poisson), d'un fromage et d'un dessert. Sur le papier, elle avait tout pour nous plaire: charcuterie, fruits de mer, bon vin, légumes marinés (artichauts, asperges....), pates et pizzas internationalement reconnues, gâteaux et glaces. Dans la réalité, nous avons gouté de bonnes choses (j'ai souvenir d'une bonne salade de fruits de mer, ou de tripes à la romaine pas mauvaises), mais nous avons souvent eu des repas assez lourds (sans bien sur prendre de menu complet. d'ailleurs, on se demande qui le pourrait...). Pizzas arrosées d'huile, pates grasses, peut-être n'avons-nous pas été aux bonnes adresses mais au final on en est ressorti relativement déçus. Mon fragile estomac aura tenu plus qu'à Berlin, mais déclarera finalement forfait au 4eme soir, ce qui fut bien dommage pour la suite.
Quant à la ville, elle a bien sûr d'innombrables qualités qui en font une destination inévitable. Le fait notamment d'avoir tant de monuments aussi anciens en plein centre-ville, à côté des habitations et des immeubles modernes, est assez bluffant. Au rayon des désagréments, il ne faut pas se leurrer: Rome est la 3eme ville la plus touristique au monde, et se faire avoir par des attrapes touristes en toute conscience (les sandwicheries du midi, grrrrr) fout un peu les boules. Pire sont les vendeurs et harceleurs de toute sortes qui finissent par porter sur les nerfs: à la fin du séjour, j'étais à la limite de la paranoïa et carrément agressif envers certains d'entre eux. Pour les autochtones, c'est comme dans toute grande ville, il y a de tout: du plus serviable commerçant désireux de nous faire découvrir le meilleur de sa chère ville, jusqu'aux plus insupportables portes de prison ne voyant en nous que de gros porte monnaies sur pattes.
Enfin en ce qui concerne l'aspect financier, j'ai été agréablement surpris. Le logement est cher bien sûr, même si nous nous en sommes très bien sortis, mais j'avais souvenir de la Toscane où la visite de la moindre chapelle en ruine est payante. A Rome comme en France, la plupart des Eglises se visitent gratuitement, de même que certains monuments (le Panthéon par exemple), et l'entrée la plus chère, celle du Vatican coute une quinzaine d'euro: rapporté au nombre d'heures de visites et aux innombrables œuvres exposées, je trouve ça raisonnable. Comme souvent lorsqu'on fait du tourisme, c’est l'accumulation de visites, pauses boissons/bouffe/souvenirs qui finit par faire une facture conséquente, mais pour peu qu'on évite les gros centres touristiques pour les soirées, il me semble qu'un long week end en amoureux à Rome est relativement abordable. A bon entendeur....



























