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Entamé sur une cassette précédente déjà bien chargée, ce Rubber Legs est l’ultime disque des Stooges (on ne compte évidemment pas les disques post reformation), ou plutôt aurait-il dû l’être si ceux-ci, minés par de sérieux problèmes de drogues, n’avaient pas explosé avant. Il s’agit donc d’un EP de demos qui ressemblent encore fortement à des jams : les titres sont longs, répétitifs, Iggy Pop y improvisant à moitié de sa voix de chien galeux des paroles insaisissables. Le groupe, composé alors de James Williamson à la guitare et des frères Asheton en paire rythmique, renforcés par le piano martelé de Scott Thurston qui est un peu la marque de fabrique des titres enregistrés à cette époque, se connait cependant suffisamment bien pour suivre son leader sans encombre et anticiper des accès rageurs qui font tout le sel de ces morceaux. La plupart d’entre eux seront des classiques de concert, comme le délicieusement pervers « Open up and Bleed » absent de cette cassette mais figurant sur Metallic 2xKO, enregistrement épique du dernier concert donné par les Stooges. Mais seul « Johanna », mon favori, sera officiellement publié par la suite, sur le successeur de Raw Power, Kill City, enregistré par Pop et Williamson.
Voilà une soirée dont je me souviens particulièrement bien. C’est Julien qui l’avait organisée. C’était un gars sympa de mon Lycée, il était une classe en dessous de moi mais on se connaissait parce qu’on avait fait ensemble des convois humanitaires en Roumanie via l’aumônerie du Lycée. C’est d’ailleurs dans le cadre de cette Association qu’on se voyait toujours, et qu’il m’avait invité à sa fête, la première du genre à laquelle j’assistais : un concert privé. J’étais comme un fou parce que je sortais rarement et que là, c’était vraiment trop cool. On était une trentaine à boire des canons dans le jardin, et puis un groupe avait commencé à jouer, en première partie. Il y avait notamment un guitariste chevelu que je connaissais de loin, et une chanteuse blonde, et ils avaient fait des reprises dont « Violet » de Hole et « Today » des Smashing Pumpkins, deux de mes groupes favoris. J’étais trop content et un peu jaloux aussi, parce que moi je pourrais jamais faire de musique comme ça. Ensuite, c’était au tour du groupe de Julien, qui s’appelait the Toads. Encore aujourd’hui je pense qu’ils avaient un bon niveau (ils avaient notamment joué à la Machine à Coudre, j’avais gardé longtemps placardé sur le mur de ma chambre l’affiche démente que le chanteur avait dessinée pour l’occasion), ils jouaient des compos toutes torturées et avaient un univers spécial, ils étaient maquillés et glauques. Le plus impressionnant était le chanteur, il se tordait les mains, portait un marteau en plus de son micro et avait un air malsain. Je ne devais pas connaitre Marilyn Manson à ce moment-là, je pense qu’il s’en inspirait vachement. Julien (alias Prana Toad) tenait la guitare, le déguisement marchait moins sur lui, parce qu’il avait une longue chevelure blonde frisée, et qu’en fait, je savais que c’était un putain de blagueur en vrai, pas un gothique. Je sais qu’il m’a donné plus tard une cassette de demos des Toads, faudrait que je la retrouve, ça me donne envie de la réécouter voir avec le recul ce qu’il en est vraiment…
Après les concerts on avait discuté, d’abord avec le chevelu du premier groupe qui comme moi était un fan absolu des Pumpkins, je lui avais montré un bootleg acquis le jour même au Cours Julien pour qu’il soit un peu jaloux de moi lui aussi. Ensuite Julien avait rendu à son bassiste (alias Volvo Toad), un grand type souriant, un CD qu’apparemment il lui avait emprunté depuis des lustres. C’était le Tago Mago de Can. Après ils en avaient un peu parlé, j’avais trop envie d’écouter et j’avais un peu tendu la perche au bassiste, mais vu la façon qu’il avait eu de serrer sur son cœur l’album qu’il avait cru ne jamais revoir, c’était clair qu’il allait pas le prêter à un inconnu. On s’est revu assez longtemps avec Julien - la dernière fois ce devait être à son mariage, 5 ans après cette soirée, en 2001 - notamment parce qu’il fit ses études de kiné avec ma sœur avec qui il s’entendait bien. Julien a arrêté la guitare parce que ça lui faisait de la corne aux doigts, et que c’était incompatible avec son métier. J’ai trouvé ça complètement dément à l’époque, je rêvais tant d’en jouer ! D’ailleurs c’est vers cette période que j’ai acquis ma Yamaha Pacifica, Julien a été le premier à la voir. Il me restait plus qu’à bucher d’arrache-pied mon Mellon Collie and the Infinite Sadness…
Voilà donc comment je me suis mis en tête d’emprunter du Can à la médiathèque. Aujourd’hui c’est une petite fierté d’avoir rencontré si tôt le mythique groupe allemand (ce n’était pas gagné vu ce que j’ai présenté dans cette rubrique jusqu’à présent), mais surtout d’avoir instantanément accroché. Il faut dire que j’ai eu la main heureuse dans mes emprunts (motivé, 3 disques d’un coup !), puisque j’ai commencé par les deux albums les plus accessibles, la compilation Cannibalism I et le Ege Bamyasi. Pas sûr que le Tago Mago ai eu le même effet, car il présente surtout le versant barré/expérimental de Can, là où pour ma part j’accroche essentiellement au côté répétitif/hypnotique. En ce sens le Cannibalism I est parfait, car il ne fait qu’esquisser les trucs tordus en coupant les morceaux originaux : « Halleluwah » n’y dure que 5 mn sur 18 (et la partie la plus accessible), « Soup » 3 mn sur 10 et « Aumgn » 7 sur 17 (et encore je n’avais pas retenu ce dernier, vraiment trop bizarre). En revanche les titres plus « rock » (ou krautrock, comme ils furent surnommés), basés sur la basse/batterie répétitive et les solos de guitare/clavier, sont présentés dans leur version intégrale (à l’exception notable et regrettable de « Mother Sky »), comme le rapide et magnifique « Father Cannot Yell » introductif ou le « Yoo Doo Right » de 20 mn occupant une face complète de vinyle (quand on songe aux économies de bande que je faisais à l’époque, il fallait bien que le titre soit génial pour que je l’enregistre dans son intégralité). Je ne vais pas m’étaler sur cette compilation, car j’ai déjà écrit un article complet dessus. Je me souviens qu’il y a eu débat dans les commentaires (engloutis avec mon ancien blog), certains trouvant inacceptable que des titres aient pu être coupés. Dans le cas de Can, attendu que les longues chansons étaient déjà des découpages et des mixes de bandes de jam sessions durant parfois plusieurs heures réalisés par Holger Czukay, cela ne me dérange pas que le bassiste ait voulu préparer ces titres sous une autre manière pour un best of. Quoiqu’il en soit Cannibalism I est une présentation assez complète des différentes ambiances explorées par Can dans son début de carrière, et la meilleure manière pour aborder le groupe. On rencontre assez peu finalement de groupes capables de nous faire changer radicalement notre manière d’envisager la musique, et Can fut le premier pour moi. Dès lors, je vais très rapidement écouter la discographie du groupe, soit par des emprunts, soit par des achats directs : c’est pour ça que pas mal de bons disques de Can n’apparaissent pas sur ces cassettes. Le Tago Mago, par exemple, m’avait été finalement gravé par un technicien de SNR à Annecy qui en possédait le vinyle (lors d’une période riche en anecdotes dont les cassettes correspondantes devraient arriver sous peu…)
J’ai aussi parlé d’Ege Bamyasi dans l’article mis en lien ci-dessus, et puis il se recoupe pas mal avec Cannibalsim. J’avais de manière assez logique enregistré en plus « Vitamin C » et « Sing Swan Song », deux excellentes chansons au format plutôt traditionnel présentant respectivement le coté furieux et calme de Can, et de son chanteur de l’époque l’incroyable Damo Suzuki.
Le dernier Can sur cette cassette est aussi le dernier album que le groupe a sorti avant sa séparation. Parfois appelé Can Can ou Inner Space, il est à l’image d’un groupe sans inspiration qui patine depuis déjà quelques temps. S’il y a des choses intéressantes jusqu’à Flow Motion, les trois dernier disques des 70’s sont carrément dispensables. A l’époque Holger Czukay a été remplacé à la basse par Rosko Gee et ne participe que très peu musicalement. C’est tout à son honneur, tant les pistes retenues ici font pâle figure par rapport aux extraits de Cannibalism I et Ege Bamyasi. « Sunday Jam » est un fade morceau d’ambient, surfant sur un savoir-faire entamé avec Future Days 6 ans auparavant, le très lent « Sodom » est plus original, avec des sons assez electros. Quant au reste, c’est un délire sur le French Cancan (on note le jeu de mot) d’Offenbach interrompu par l’enregistrement d’un échange de ping pong. Il était grand temps que nos compères (qui n’ont alors plus de chanteur officiel depuis bien longtemps) se séparent et vaquent à des occupations en solo qui n’ont pas marqué l’histoire de la musique…
(c'est le seul morceau du disque que j'ai pu trouver sur Youtube. Par contre la pochette qui illustre la video est tirée du Tago Mago, rien à voir...)




