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Pierre Desproges en cette rubrique, étonnant, non ? Plus étonnant encore, c’est par les scouts que j’ai découvert le célèbre comique. En cette année 1998, après 4 années de bons et loyaux services à faire le clown pour les minots de 8-12 ans (alias les louveteaux), me voilà passé chef pour les pionniers (15-17 ans), avec beaucoup moins de réussite il faut bien l’avouer. Finies les traditionnelles veillées avec jeux et chants préparées tant bien que mal la veille par une maitrise entre deux binouzes au 5eme, c’est maintenant au jeune artiste en herbe auto désigné de gérer la soirée, avec plus ou moins d’habileté. Le rigolo de cette année-là était ma foi assez doué (sa trogne, son cynisme et sa maladresse faisaient la joie de toute la troupe), et il vénérait Pierre Desproges au point d’interpréter très souvent un de ses sketches en veillée, malgré un public pas toujours réceptif et incarnant majoritairement cette description acerbe : des sous-doués végétatifs gorgés d'inculture crasse et de Coca-Cola tiède. Dès le premier week end, j’eus droit à un extrait bien corrosif sur Hitler et les Juifs, manière de choquer assez punk qui me séduisait immédiatement. Cette façon de s’afficher en personnage odieux, quitte à être en privé quelqu’un de cultivé et distingué, était l’exact inverse de l’éducation telle que je la percevais dans mon milieu, d’où mon inévitable attirance. Toujours est-il que j’empruntais à la médiathèque le premier disque de Pierre Desproges sur lequel je tombais, à savoir une partie des Réquisitoires du Tribunal des Flagrants Délires (1), émission radiophonique diffusée sur France Inter entre 1980 et 1983 où Desproges jouait le rôle d’un Procureur plaidant contre l’invité de l’émission.

 

Récemment, on a pas mal parlé de Pierre Desproges, à l’occasion de la commémoration des 30 ans de sa mort. Enfin, je veux dire qu’on en a encore plus parlé que d’habitude, étant donné que le pauvre Desproges est devenu le maitre étalon de la prétendue censure actuelle, déterré alternativement par les grincheux de droite se plaignant qu’on ne peut plus rien dire aujourd’hui comme ceux de gauche déplorant la beaufitude de certains comiques, et globalement par tout un tas de tristes sires conchiés  à longueurs de sketches par l’artiste dont ils osent se réclamer. La réécoute de ces Réquisitoires (enregistrés plus ou moins longuement, suivant le degré comique que je leur trouvais à l’époque), permet de prendre de la distance avec la caricature hagiographique que notre époque en a fait, et de mieux cerner son humour qu’au travers des sempiternels sketchs rabâchés sur Rire et Chansons ou des citations balancées à tort et à travers dans des débats bien sérieux, à mille lieux des pantalonnades qui nous occupent ici. Car oui, un des enseignements de la réécoute de cette cassette aura été de constater qu’une bonne partie de l’humour Desprogien se situe en dessous de la ceinture, les zigounettes et autres bistouquettes fusant comme au collège. Le comble de l’hilarité générale, sentant bon le retour de repas bien arrosé, sera pour le réquisitoire contre Yvan Dautin où il est question d’une Berruyère conquête allègrement comparée à une vache et  qui à mon avis du bien inspirer le jeune Jean-Marie Bigard. Autre rappel, l’usage répété que faisait notre Pierrot national du calembour, du plus navrant au plus génial, les circonvolutions narratives pour parvenir à placer son bon mot étant souvent bien plus marrantes qu’icelui. Je pense notamment au réquisitoire contre François De Closets où, après une virulente charge contre la Science, Desproges se fit fort de prouver l’appartenance de Nantes à la Bretagne grâce à certaines expériences scientifiques sur les chats, car « ils ont les chats poreux, vivent les Bretons… ». Quant au malheureux Gérard Vié, il était évident que son seul nom donna lieu à un festival calembourgeois, ce qui aboutira à mon sens au plus drôle des Réquisitoires présents sur cette cassette.

 

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On ne peut évidemment pas résumer ces Réquisitoires à la gaudriole, et les coups de griffes enrobées de littérature et d’effets comiques abondent, qui félicitant Léon Zitrone pour avoir conservé une si belle langue après avoir léché tant de monde,  ou regrettant l’admission de Jean D’Ormesson, alors relativement jeune, au sein d’Académiciens dont le gâtisme est férocement brocardé.  En ce sens Desproges a dû aussi inspirer tous ces chroniqueurs au vitriol genre Stéphane Guillon, que je déteste pour la plupart d’ailleurs. De Bigard à Guillon, l’écart stylistique est grand, et l’on s’interroge sur l’unanimité dont jouis Desproges, sur son statut de quasi intouchable. Pourquoi lui et pas les comiques actuels, naviguant entre bad buzz et clash, entre applaudissements télévisuels pour quelques gesticulations et condamnation médiatique pour un mot de travers ? Certains diraient l’époque, ou plutôt la bonne époque, mais Desproges lui-même se plaignait déjà du politiquement correct, dans un extrait particulièrement intéressant où il regrette que pour ménager les susceptibilités, nous vivions dans un siècle qui a résolu tous les vrais problèmes humains en appelant un chat un chien  (sans compter la censure dont il fut parfois victime). D’autre diraient le talent, mais ce serait un peu facile. Sans doute faudrait-il évoquer l’intention derrière les sketches des uns et des autres, les fréquentations (rire avec tout le monde ?), et bien sur la forme, tant il est vrai qu’on pardonne beaucoup à quelqu’un de cultivé, et ce d’autant plus que la chose est rare (songez aux politiciens, par exemple). Mais je n’irai pas plus loin dans ces réflexions, j’ai toujours été une tanche en Philosophie.

 

Je préfère évoquer pour finir ces magnifiques tacles à certaines catégories de la population bien choisies et qui sont pour moi les sommets de ces Réquisitoires. Les Sportifs (« un bon sportif est un sportif mort »), avec cette hilarante comparaison entre la danse de joie des footballers après un but et l’accouplement des Autruches. Les coiffeurs qui bavassent, les gens qui comblent le silence en parlant météo. Tour à tour réac, révolutionnaire, érudit, terre à terre, malicieux ou colérique, Pierre Desproges était quelqu’un de complexe, un faux misanthrope qui semblait finalement ne détester que trois types de personnes : les imbéciles, les emmerdeurs et les moralistes. Tout comme moi.

 

(1)    Correspondant au Volumes 0 et 1, dont j’avais retenu des extraits de: Henri Pescarolo -Léon Zitrone  - François De Closets - Yvan Dautin - Alain Gillot-Pétré - Renée Saint Cyr – Georges Jean Arnaud - Gérard Vié - Daniel Cohn-Bendit - Jean D'Ormesson

 

 

 

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C’est probablement Gilles #2 (voir épisode 062 sur Les Shériff) qui m’avait parlé des VRP, ce groupe culte faisant en effet partie de la scène punk festive française au côté de la Mano Negra ou des Wampas par exemple. Avec les Têtes Raides notamment, ils inspirèrent aussi ce qu’on appela plus tard la Nouvelle Scène Française, Ogres de Barback et autres Hurlements d’Leo. Avant de s’appeler les VRP, le noyau dur du groupe avait sorti un disque sous le nom Les Nonnes Troppo, qu’ils reprirent une fois les VRP séparés. Cette Conférence Publique sur le Thème des Saisons est leur dernier album, l’enregistrement d’un de leur spectacle donné en 1995. Sans la détester, je n’ai jamais été un grand fan de cette Nouvelle Scène Française (1),  probablement pour le réalisme un peu larmoyant de la plupart des textes. Si la musique des Nonnes Troppo s’en rapproche indéniablement (mais en plus épuré), on voit bien d’emblée que l’ambiance n’est pas la même : on est quand même en présence de trois gars déguisés en Nonnes entrecoupant leurs chansons de sketches explicatifs d’une voix de fausset provocant l’hilarité des spectateurs. Les Nonnes Troppo ne revendiquent ni ne dénoncent rien, ou à la limite en bouffons du Petit Roi lancent ils quelques piques sur les Hospices ou les Syndicats d’Initiative (qui sont fait pour ceux qui n’en ont pas). Si la formule trio est minimale - une contrebassine (un manche à balai, une bassine, une corde), un guitariste et un percussionniste - on sent que les compères maitrisent redoutablement leurs classiques, entre jazz manouche, Country Folk virant au grunge (« La Grange ») ou musique Tzigane. Quant au drolatique « Quadrille du 3eme âge », il est effectué à une telle vitesse que le public peine à battre la mesure. Mis à part deux intermèdes plus poétiques (« Le chat qui Louche » et « Les Feux de la Seine »), le ton est très badin et quelques jeux de mots pimentent des paroles pleines d’imagination. Un bon moment qui s’achève par « Tu m’as réellement », ou comment une simple traduction littérale ridiculise l’un des plus grands tubes du rock. 

 

(1)    Que je connais relativement bien puisque lorsque je les rencontrais, Mélaine et ses frangines en écoutaient beaucoup.