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Entre Spiritualized et moi, c’est l’histoire d’un rendez-vous manqué. Quelque chose d’incompréhensible qui a fait que, en 2018, j’ai écouté par hasard And Nothing Hurt et que je me suis dit « mais c’est absolument génial ce truc-là ! » alors que ça faisait plus de 15 ans que je n’avais pas posé une oreille sur la musique du groupe. Pourquoi ? le mystère sera peut être levé au fil de ces cassettes. Quoi qu’il en soit, les choses avaient plutôt bien commencé avec l’emprunt de ce premier album, un Lazer Guided Melodies que j’avais d’ailleurs mal identifié dès le départ (premier acte manqué (1)) à cause d’une pochette anonyme. Qu’importe, j’enregistrais quasi intégralement cet album langoureux, qui ne laissait qu’un « If i were with her now » pour esquisser le groove et les cuivres qui illumineront la discographie plus récente du groupe de Jason Pierce. Le reste est constitué de boucles mélodiques et lentes répétées à l’envie, hypnotiques fleuves se réveillant occasionnellement pour quelques cascades saturées vite passées. On pense aux Very Sleepy Rivers du Mercury Rev première période, au Jesus and Mary Chains et leur chant nonchalant posé sur quelques accords inoubliables, et, allant toujours plus loin vers la source, au Velvet Underground honoré sur l’album par un « Run Run Run » revisité. Chez d’autres moins talentueux, ce space rock embrumé eut pu se révéler assez vite soporifique, chez Spiritualized il est juste fascinant, et sans doute bien plus à cette réécoute qu’à l’époque où je le gravais sur bande, 10 ans après sa sortie (cette cassette a été enregistrée vers l’été 2002). Que s’est-il passé ensuite ? Le récit de l’incroyable loupé de votre serviteur se poursuivra en épisode 163. En attendant on se repasse le dernier morceau, un  « 200 Bars » avec son compte à rebours lancinant soudainement interrompu par un refrain pop, titre s’étant si bien fiché dans ma mémoire qu’il y traversa les décennies, comme un agent dormant attendant la moindre occasion pour remettre la discographie de Spiritualized sur la liste de celles à redécouvrir de toute urgence.

 

(1)    Je pensais avoir pris le Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space, disque que j’achetais par la suite puis revendais (2eme acte manqué) mais que je rachèterais forcément dans son fantastique packaging original en boite de médicament pour que ma collection soit digne de ce nom.

 

 

 

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The Moon and Antarctica fait partie de ces rares albums dont je me souviens exactement le moment où je l’ai découvert. Cela faisait déjà presque un an que j’avais été recruté comme consultant, mais c’était la crise et aucune société n’avait eu besoin des services d’un ingénieur débutant coincé. J’étais cependant payé et m’étais trouvé un petit appartement sympa tout près de la Part Dieu (et de sa médiathèque). On aurait pu croire que j’avais la belle vie mais non, je me rongeais les sangs et mon quotidien était rythmé par des passages au siège d’Altran où des connards encravatés peinaient à masquer le vif mépris qu’ils éprouvaient à mon égard, et des entretiens clientèle plus improbables et humiliants les uns que les autres où ils me trainaient et qui finissaient immanquablement par un échec annoncé. Un beau jour pourtant un vieux manager que je ne connaissais pas, plus filou et plus sympathique que les autres, m’emmena dans l’Est pour un entretien avec son client principal, PSA, et, ayant potassé d’arrache-pied les normes sur les essais des sièges automobiles aux USA, je fus choisi. Ainsi commença une longue période de grand déplacement dans la région de Belfort, ville à laquelle je suis ainsi irrémédiablement attaché, tout d’abord dans les algecos où étaient parqués les consultants travaillant sur le site d’essai de Belchamps, endroit où je me fis de nombreux amis (1) et où je basculais soudainement d’un fatalisme déprimant à une joie extrême et certainement un peu fatigante pour les autres, comme enivré d’un oxygène dont j’aurais été privé depuis longtemps. On pourrait écrire des pages d’anecdotes sur ces années-là mais, pour le moment, c’est dans une chambre d’hôtel de Montbéliard, attendant mi excité mi angoissé ma première vraie journée de boulot, que j’écoutais ce 3eme album de Modest Mouse, groupe découvert avec la chanson « Heart Cooks Brain » sur la 2eme compilation Matador qui fit une grande partie de ma culture musicale. 

J’ai moyennement apprécié au début. D’ailleurs ça me parait incroyable aujourd’hui, j’avais laissé de côté quelques titres sur mon enregistrement. Mais quelque chose me fit revenir inlassablement sur the Moon and Antarctica et, on le sait, les albums qui arrivent à te convaincre complètement après de nombreux passages sont souvent ceux qui finissent par rester bien haut dans tes classiques indémodables. Ce qui m’a rebuté au départ, c’est je pense le coté très bavard des chansons, c’est du post rock farci de paroles souvent à la limite du slam, là où à l’époque le genre était plutôt instrumental (style mes chouchous de Mogwai). D’ailleurs si j’adore Modest Mouse, c’est un groupe que j’écoute paradoxalement assez peu car il me donne parfois mal à la tête. Ce qui m’a attiré, c’est de manière exceptionnelle les textes, ces maximes étranges et ces histoires décalées, comme autant de petits films d’épouvante ou de science-fiction qu’on ne comprend pas totalement mais qui nous marquent à jamais par leur singularité (2). Outre les textes, il y avait bien sur ce mélange typique du rock alternatif, capable d’enchainer des morceaux épiques très rock, longs développements en parties différentes savamment assemblées (« the Stars are Projectors ») et ballades folk tranquilles avec du banjo (« Perfect Disguise ») ou du violon (« Lives »). Maitrisant les arpèges lumineux ou glauques, explosant les refrains comme dans mes groupes favoris, prenant à contre-pied l’auditeur jusqu’à l’émouvoir sans crier gare (l’une de mes chansons favorites, « the Cold Part »), le groupe d’Isaac Brock avait toutes les cartes pour m’accrocher, en y ajoutant une prod régulièrement surprenante et une personnalité unique. Depuis les harmoniques de « 3rd Planet » en guise d’introduction, jusqu’au final choquant d’un « What People are made of » bien hardcore en passant par la cruelle comptine « Wild Packs of Family Dogs », c’est à un mix de montagnes russes et de maison hanté que Modest Mouse me conviait, une folie aussi réjouissante qu’agressive en phase avec mon état du moment. the Moon and Antarctica est encore aujourd’hui l’un de mes albums favoris, et je suivrais dès lors Modest Mouse de très près à chacune de ses publications. J’achetais donc toute la production passée et future directement en CD, raison pour laquelle on ne retrouvera plus le groupe dans cette rubrique. L’une de mes grandes frustrations musicales est de n’avoir jamais pu les voir en live (j’ai des bootlegs faramineusement bons), et c’est pas demain la veille : Modest Mouse restent assez confidentiels en Europe mais sont des Mega Stars aux USA, étant prophètes en leur pays ils ne le quittent donc jamais. 

 

(1)    Dont Sébastien, aujourd’hui parrain de mon fiston, grand lecteur de Noise Magazine qui me fit découvrir quantité d’excellents groupes et musiciens 

(2)    Je vais pas mettre une sélection de mes paroles favorites, je l’ai déjà fait dans un précédent article (l’un des tout premiers de ce blog d’ailleurs) consacré à cet album.