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Il n’est un secret pour aucun lecteur de ce blog que le premier groupe dont je devins fan fut les Guns N’Roses, alors que j’étais adolescent. Cela me valut, et me vaut encore, pas mal de moqueries, le plus souvent d’ailleurs de la part de personnes qui connaissent très peu le groupe. J’ai pu en être énervé ou attristé, mais je préfère aujourd’hui laisser courir, et ne pas regarder en arrière. Inutile d’essayer d’expliquer au pote narquois que si je n’avais pas, suite à cette rencontre, tourné le dos aux modèles qu’on me proposait, ce n’est pas le même homme qui se tiendrait devant lui (qui ne se tiendrait pas devant lui pour être plus exact, car nous n’aurions eu alors que peu de chance de nous croiser, encore moins d’être amis). Ainsi donc, en tant que fils ainé d’une bonne famille, m’inventais-je des grands frères rock n’ roll, dans mes connaissances comme virtuellement. Parmi ces derniers, celui que j’admirais le plus : le bassiste des Guns, Duff McKagan. Duff, non content de faire partie de la bande d’allumés qui allaient illuminer mon morne quotidien par ses frasques et ses excès, non content d’être un excellent musicien sachant jouer du sacro-saint trio rock (basse-guitare-batterie) dans des styles assez divers, était aussi un mec avec un cœur en or se tenant aussi loin que possible des polémiques et autres concours de kikis foisonnant dans le milieu du hard rock de stade. Issu de la scène underground de Seattle, il est resté proche de pas mal de musiciens qui seront plus tard étiquetés grunge, tandis que ses années pré-guns l’auront lié à toute la scène punk et glam metal de Los Angeles ; Duff est le bon pote par excellence, et le nombre de ses featuring et des groupes auquel il a participé est dithyrambique, qu’ils fussent très bon (l’unique album des Neurotic Outsiders avec Steve Jones) ou plus dispensables (the Taking, dernier album en date de son projet Loaded). 

 

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25 ans après son premier album solo (que j’avais, cela va sans dire, adoré), Duff revient donc dans un registre inattendu, mais assez logique : la folk, et plus exactement la country-folk. C’est qu’il s’en est passé des choses pendant ces 25 années : des hauts (le succès de Velvet Revolver, la récente tournée triomphale des Guns), des bas (la lutte contre ses addictions, la perte d’être chers) et surtout le mariage avec Susan Holmes (auquel il rend un vibrant hommage sur « Wasted Heart ») et la naissance de ses deux filles, aujourd’hui jeunes adultes. C’est tout ceci qui imprègne cet album principalement acoustique et posé, avec des thématiques et un recul qui parlent forcément au papa que je suis moi aussi devenu. Convoquant pedal steel et violon, Duff McKagan rend à l’Amérique le blues rock que les Rolling Stones lui avait brillamment emprunté, comme le fit avant lui le principal fournisseur de tubes des GNR, Izzy Stradlin’. Cela donne quelques passages caricaturaux (« Breaking Rocks »), mais surtout une authenticité d’autant plus réjouissante que Duff se place instantanément du bon côté de la barrière. L’amour de sa famille (loin d’être une pose pour qui suit son fb depuis des années) lui sert de pilier pour regarder le monde d’un autre œil, thème d’un album dont la tonalité est dévoilée d’emblée par le piano de la chanson éponyme. Avec la tendresse comme arme, Duff invite ses contemporains à décrocher de la télé et des fake news (« It’s not too late ») pour aller à la rencontre des gens comme il le fit pour des mineurs drogués (« Falling Down ») ou des sans-abris (« Cold Outside »). 

 

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25 ans séparent ces albums... et ces pochettes

 

S’il s’en défend, Duff signe donc avec Tenderness un manifeste anti Trump, à l’image de « Chip Away », l’un des rares extraits dynamique de l’album où les W.A.S.P en prennent pour leur grade. Et c’est indirectement qu’il enfonce le clou avec les deux titres les plus émouvants du disque : d’abord « Last September » où il apporte sa pierre au mouvement #metoo avec une histoire d’agression sexuelle dévoilant de belles qualité d’écriture sur un sujet difficile, ensuite avec le splendide « Parkland », sombre ballade sur les multiples tueries dans les écoles américaines. Si l’on ajoute « Feel », autre déchirante chanson en souvenirs de nombreux proches ayant perdu leur combat contre la dope, Tenderness n’est pas le naïf vœu pieux d’une star déconnectée des réalités du monde. Duff veut simplement délivrer un message d’espérance, lui qui a flirté avec la mort, en invitant à aller de l’avant malgré les épreuves, finissant l’album comme il l’avait commencé sur une note optimiste (« Don’t look behind you »). Sans fanfaronnade, il se livre avec une sincérité touchante et courageuse pour qui a été il y a longtemps le porte étendard d’une certaine attitude, suggérant, par l’exemple plutôt que par de vains discours, Comment Devenir un Homme. Tel un Grand Frère dont on serait toujours fier.