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On avait laissé Eels après deux albums en demi teinte (Souljacker et Shootenanny!) où Mister E avait fourgué toutes les compositions (dont certaines excellentes) produites en marge de ses précédents albums ou au cours de ses tournées. L'homogénéité d'Electroshock blues ou Daisies of the galaxy était donc fort attendue par les fans de la première heure (dont je suis) pour ce sixième opus. L'album en main, l'impression est déjà positive: travaillé, le livret évoque un journal intime, les paroles des chansons faisant office de narration, les photos nostalgiques de la famille de E (sa mère est en couverture) illustrant ce journal. Mister E veut nous parler de sa vie, et la dernière fois qu'il l'avait fait, ce fut un Electrochoc! Vous souvenez vous de "Estate sale", ce petit interlude au milieu de Daisies of the galaxy où l'on entendait derrière la musique la voix des parents de E décédés, tirée de cassettes dénichées dans la maison de famille aujourd'hui déserte. Blinking lights m'évoque cette chanson, d'abord parce que de nombreux interludes similaires parsèment l'album, mais aussi parce que E a convié de nombreux "fantomes amicaux" à s'exprimer dans ces chansons.

S'il n'a pas évité l'écueil de la redite (on jurerai avoir déjà entendu "mother mary" et le rythme de "old shit/new shit" est le meme que "cancer for the cure", par exemple), E sait se faire plus subtil dans ses évocations; Ainsi le thème de Blinking lights évoque-t-il une musique de film, à la manière de "Levity", album sobre et mélancolique. Bien sur, il s'agit ici de la BO de la vie de Mister E dont la naissance dans "le monde magique" commence par des éclats de rire. Mais il déchante vite, sa mère le délaissant, son père alcoolique sa grand mère le recueillant, lui la déjà vacillante lumière. Voici les fantomes d'Electro Shock Blues qui nous rejoignent le temps d'un accident et des "blinking lights" de l'hélicoptère d'urgence, et déjà la certitude qu'un jour (lointain) tout ira bien. En attendant, il faut s'accrocher à ses reves ("trouble with dreams", très caractéristique de la musique de Eels avec sa grosse basse rythmique et son toy piano), et après un clin d'oeil à Levity avec "Mary floating over the backyard", nous voilà dans l'adolescence, hésitant entre une "suicide life" et un jouissif moment avec sa copine "in the yard behind the church", chanson magnifique douce amère comme un baiser dans un cimetière. Restons un moment avec ces sentiments qui nous reviennent du 2eme album, cette envie de marcher sans but le long des rails pour éviter la vie faite d'ordures et de coups de fils nocturnes.Par exemple, celui qui verra le dernier dialogue entre E et son père dont la voix s'éteint dans "the last time we spoke", chanson sonnant comme du Sparklehorse. Heureusement, il reste la musique et E s'éclate comme un fou dans "going fetal" pour se changer les idées.

Venu de très loin, le fantome de Beautiful freak éclaire faiblement le "checkout blues", E exprime ses doutes et son sentiment d'etre étranger, à lui meme comme aux autres. E décide d'en finir avec le passé et attaque la deuxième partie de l'album sur cette idée. Les "Blinking lights" reviennent le hanter une dernière fois et le voilà vraiment vivant, au son d'un Hey man! digne des moments les plus entrainants de Daisies of the galaxy. Il laisse derrière lui quelques messages personnels: à une fille au coeur brisé, à ses potes ("to lick your boots" qui aurait pu figurer dans le 1er album) et surtout à Natalie dans la plus belle chanson (pour moi...) qui nous présente une fille attendant la mort les mains tremblantes (coucou revoilà "Dead of winter"). La fin de l'album est plus dispersée, entre une pop plus conventionnelle évoquant l'amour ("sweet lil thing" ou "losing streak"), de superbes ballades ("wathever happened to soy bomb", "ugly love") et des pauses instrumentales. A la fin, Mister E choisi-t-il la mort ou la vie? S'il hésite en regardant les étoiles briller dans le ciel, il tient à livrer un Post Scriptum (you rock my world...) où il résume son expérience à ses petits enfants. Dans "things the grandchildren should know", la très brillante conclusion de l'album (une tradition chez Eels), le voilà qui explique comment lui le "loup solitaire" a appris à s'ouvrir aux autres, à ne plus penser aux jours d'avant, à comprendre et aimer son père malgré sa mort, à se méfier des journalistes qui prétendent mieux connaitre sa vie que lui, appris enfin l'amour et la passion et leur différence. Finalement, la vie de E, c'est un peu la notre, balancés entre notre passé, nos regrets, nos accès d'enthousiasmes et de désespoir, entre l'amour et la mort, voilà pourquoi sa musique me touche, voilà pourquoi les lumières clignotantes (et les autres révélations) sont et seront longtemps précieuses... (...and i had some regrets but if i had to do it all again well it's something i'd like to do...)