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22 ans que j’attendais ça. Donner une suite à mon tout premier concert, dont je me rendrais compte avec le recul qu’il fut sans doute le meilleur: Eels au Moulin (Marseille) pour la tournée Beautiful Freak. Certes j’avais vu coup sur coup le groupe à Rock en Seine (2010) et à Musilac (2011), mais ces prestations Festivalières aussi courtes que réussies n’avaient fait qu’alimenter ma frustration de constater, tournée après tournée, que Eels ne daignait pas s’arrêter en France autre part qu’à Paris. Quelle joie de voir que the Deconstruction Tour avait privilégié Lyon : je prenais immédiatement deux places, ne m’attendant pas forcément à un show exceptionnel eut égard à une décennie de disques aux mieux inégaux, mais étant sur de passer une bonne soirée avec un groupe aux qualités scéniques rares. C’est pourquoi j’invitais Mélaine, qui après une vingtaine d’années auprès de votre serviteur, connait forcément bien la discographie de mon barbu favori et ne s’en plaint pas trop.

 

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Après quelques soucis pour garer la bétaillère (le concert est complet), nous voici donc à 20h précises au Radiant, qui cette fois sera judicieusement configuré en fosse debout maximale. Après l’apéro de rigueur et un coup d’œil à un merchandising assez peu fourni (c’est l’une des toutes dernières dates de la tournée), nous voici devant Chaos Chaos, duo de jeunes filles qu’on imagine frangines vu leur ressemblance, l’une à la batterie et l’autre aux claviers et chant. Elles proposent une electro pop gentillette forcément un peu cheap (pas mal de boucles lancées tandis que la chanteuse vient avec son seul micro sur le devant de la scène), mais que je trouve dans l’esprit relativement adaptée au public de Eels. Mélaine n’y trouve absolument aucun intérêt, tandis que j’en vois au moins un : la batteuse est douée, et seconde joliment la leadeuse aux vocals. Marrant comme un minois souriant et une silhouette tatouée mise en valeur par une robe moulante relativise mon principe de l’hérésie du batteur/chanteur…

 

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Nous sommes rejoints en milieu de fosse par l’ami La bUze, descendu de ses montagnes pour l’occasion, avec qui nous devisons agréablement avant l’extinction des lumières. Celle-ci se fait au son du thème de Rocky, ce qui me fait sourire tant c’est caractéristique de la megalo ironique de Mister E dont nous aurons encore ce soir quelques doses humoristiques récurrentes. Quel meilleur début de concert pouvais-je envisager que « Out in the Street », reprise du premier morceau du premier album des Who, qui va à merveille au groupe de la soirée ? Eels est en configuration quatuor rock n’roll, lunettes noires, jeans, chemises sombres, Mister E, égal à lui-même, au chant et guitare, s’étant entouré des fidèles Chet à la guitare, Allen Hunter à la basse, et d’un petit nouveau à la batterie. Little Joe aura droit, suite à la présentation par E des musiciens sous forme d’un long sketch, à une mise en valeur particulière au travers d’un joyeux titre inventé pour l’occasion sur lequel il chantera et démontrera l’étendue de ses qualités derrière les futs. Pour bien montrer d’où il vient et où il veut aller, Eels enchaine avec deux autres reprises, dont « Rasperry Beret » de Prince que je ne reconnaîtrais pas plus que le « If i was your Girlfriend » interprété 22 ans auparavant. « Bone Dry », rock pêchu issu du dernier album en date, lance véritablement les hostilités. De the Deconstruction, nous aurons droit sans surprise aux trois extraits les plus efficaces, avec « Today is the day » et l’irrésistible « You Are the Shining Light » où the Chet alternera avec brio percussions et guitare électrique. Même chose pour le très représenté Hombre Lobo et ses habituels tubes de dynamite blues, auquel on peut ajouter « Open my Present » pour un tour d’horizon du savoir-faire entrainant du groupe, chauffant progressivement une sage fosse lyonnaise jusqu’à obtenir une adhésion massive et sonore en fin de concert.

 

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En habile vieux routard rock n’roll, E aurait pu tranquillement enchainer ces énergiques chansons, entrecoupés de pauses de Soft Rock (comme il les appelle dans un demi sourire) toujours un peu moins convaincantes, à la manière de « That Look you Give that Guy » devenu un pilier de setlist, sans doute parce que seuls les français peuvent remarquer sa ressemblance gênante avec l’inénarrable scie variétoche « j’ai encore rêvé d’elle ». C’est oublier qu’il a écrit par le passé parmi les plus déchirantes ballades du rock indé, et  « In the Yard, Behind the Church » viendra me frapper au cœur d’autant plus fortement qu’elle était parfaitement inattendue et que son interprétation fut grandiose. A signaler l’énorme niveau à la guitare de the Chet au niveau son comme interprétation, en solo ou discret soutient, sur les titres les plus endiablés comme les plus calmes, performance qui fera une bonne part de la réussite éclatante de la soirée. Autre caractéristique élevant Eels bien au-dessus de la plupart des groupes de sa génération encore en activité, sa capacité à réinventer ses morceaux les plus connus. 20 ans que « My Beloved Monster » est jouée sur scène pour autant de versions, et il m’a fallu attendre le chant pour la reconnaitre dans cet improbable titre sur lequel E étrennait ses nouvelles castagnettes. « Novocaine for the Soul », tube pop dont la musique sautillante contrastait autrefois avec les sombres paroles, est ici livrée dans une ambiance grungy bien plombante, relecture aussi surprenante qu’enthousiasmante, peut être la meilleure à ce jour. L’aisance et la décontraction bien connue de E sur scène achèvera de rendre ce concert inoubliable, lors de dialogues avec le public ou des diverses interventions pince sans rire auxquelles le trio de musiciens se prêtera sans se faire prier, comme ce passage à tour de rôle sur le devant de la scène à la manière d’un défilé de mode, pendant l’interminable pause saturée du toujours jouissif « Souljacker, Part I » (1). Après un classique « I Like Birds » en version punk, vient le titre que j’attendais le plus, sans savoir s’il serait au menu. J’aime tellement « P.S. You Rock My World », chanson pleine d’espoir clôturant le chef d’œuvre noir Electro-Shock Blues, l’interprétation livrée ce soir était si belle, que j’en ai eu les larmes aux yeux. 

 

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Il reste encore du temps, mais E joue son numéro et invente de prétendues restrictions pour provoquer le public qui lui offrira un deuxième beau rappel après un premier jet constitué de l’unique « Fresh Feeling », autre titre très attendu de mon côté. L’entame fait beaucoup penser à « Won’t Get Fooled Again », c’est en fait un curieux mix de cette chanson avec « Mr. E's Beautiful Blues », version un peu bancale mais qui donnera l’occasion à Little Joe de se défouler avec forces roulements de manière aussi démonstrative que carrée. Le concert s’achève sur un calme medley avant que E ne salue le public et ne laisse le mot de la fin à son groupe. Après the Who en intro, the Rolling Stones au milieu (expéditive version de « She Said Yeah »), l’hommage au trio magique du rock est complété par le fort à propos « the End » des Beatles. Les lumières se rallument, mais j’attends de me faire virer par le personnel du Radiant pour quitter la fosse, Eels ayant jadis eut la coutume de réapparaitre parfois sur scène pour quelques titres acoustiques devant les retardataires et le personnel technique. Pas de bonus musical cette fois mis à part un « BlinkingLights » diffusé en fond sonore (surement en l’honneur de ce blog), mais une très sympathique discussion avec Mélaine et La Buze autour d’une dernière bière. Je fais part de mon enthousiasme, ravi notamment de la setlist et de la durée du concert, une trentaine de titres pour presque deux heures de spectacle. Une durée qui aura un peu pesé pour Mélaine, plus pour la fatigue que pour la musique qu’elle aura globalement apprécié et pas mal identifié, à son grand étonnement. La BuZe aura été agréablement surpris par un artiste dont il ne maitrisait que partiellement l’œuvre ancienne, preuve qu’en indéniable professionnel Eels sait en donner autant au néophyte qu’au fan. En résumé une soirée merveilleuse et un concert mémorable : vivement le prochain !

 

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(1)     Bruit continu de larsen sur lequel un figurant déguisé viendra aussi tout naturellement faire semblant de passer l’aspirateur….

 

Setlist: Out in the Street (The Who cover) - Mississippi Delta (Bobbie Gentry cover) - Raspberry Beret (Prince cover) - Bone Dry – Flyswatter - Dog Faced Boy - I Need Some Sleep - Dirty Girl - That Look you Give that Guy – Prizefighter - She Said Yeah (The Rolling Stones cover) - Tremendous Dynamite - Open My Present - You Are the Shining Light - My Beloved Monster - In the Yard, Behind the Church - I Like the Way This Is Going - Little Joe! - Today Is the Day - Novocaine for the Soul - Souljacker, Part I - I Like Birds - P.S. You Rock My World // Fresh Feeling // Mr. E's Beautiful Blues - Fresh Blood - Love and Mercy / Blinking Lights (For Me) / Wonderful, Glorious - The End (The Beatles cover)

 

Photos: 3,4 et 5 = Claire Desfrancois