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Lorsque je me suis enfin installé à Lyon après des années d’errance, j’ai tout de suite cherché à fonder un groupe. J’ai mis une petite annonce à la médiathèque, et Damien a répondu. Damien était fan de Mogwai et de Cat Power, comme moi. Damien était ultra fan de Sonic Youth et de Smog, pas comme moi parce que je ne connaissais pas Smog. Du coup je m’y suis mis et j’ai écouté quasiment toute la discographie du bonhomme dans l’ordre indiqué par mon nouveau guitariste, en commençant par Red Apple Falls. Au final je n’ai vraiment retenu que deux disques : the Doctor Came at Dawn parce que la pochette est classe et que « All your Women Things » est une des plus belles chansons du monde, et A River Ain’t Too Much to Love, parce que je l’aime de bout en bout et que je l’écoute très souvent. Et aussi le live Rough Travel for A Rare Thing, qui fait un peu office de best of.

 

 

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Entre temps Bill Callahan a commencé à sortir des disques sous son nom, et plus sous le pseudonyme Smog. Ca n’a pas changé grand-chose, mis à part que ses albums sont devenus de plus en plus chiants, le quatrième et dernier en date, Dream River, étant même chiant comme la pluie à la pêche (je pique cette expression d’un mot de Thom consacré au dernier Beck, parce que je trouve qu’elle est particulièrement adaptée, on sent bien la monotonie, l’envie d’être ailleurs, et l’inévitable bredouille à un superbe « Small Plane » et un entrainant « Javelin Unlanding » près). Et ca, même Damien le reconnaissait du bout des lèvres, en pondérant toutefois d’un « si si, en insistant beaucoup y a des trucs pas mal…. » ce qui dans la bouche d’un fan veut tout dire. Si j’ai pris ma place pour le concert, c’est que ma traditionnelle répète du mercredi était de toutes manières annulée car mes deux guitaristes y allaient (1). Et surtout que je préfère largement regretter d’être venu à un concert plutôt que d’avoir loupé un truc génial : même si je pensais avoir 9 chances sur 10 de m’emmerder comme un rat mort, Bill Callahan passant environ tout les 20 ans en France, je n’avais pas trop envie d’être le seul vieux de la région à l’avoir loupé. Oui, parce qu’il n’y avait évidemment que des vieux à l’Epicerie Moderne ce mercredi soir, on était quasiment les plus jeunes, c’est dire ! Chose flippante, il y en avait même qui étaient assez vieux pour amener leur gosses avec eux (quand Hello Darkness débarquera avec sa progéniture, faudra faire de la place dans la fosse…)

 

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Bref le Billou se pointe avec son groupe, un bassiste, un guitariste et un percussionniste, ils sont tous assis sauf lui. Une salve d’applaudissements et de hourras retentis alors qu’il est juste en train d’accorder sa guitare : c’est peu dire que le public est acquis à sa cause. Ses premiers mots sont pour réclamer un peu plus de basse dans son retour : salve d’applaudissements. Au ton de sa voix et à l’expression de son visage, on peut presque traduire son « I’m very happy to be here, thank you for coming » par « ca m’emmerde copieusement de jouer dans ce trou paumé et vous êtes tous une belle bande d’abrutis » : pas grave, salve de hourras. Et bien sur, la seule clameur de satisfaction en intro d’un morceau sera pour accueillir « Dress Sexy at my Funeral », unique extrait de Smog interprété ce soir (de là à en conclure que les fans en ont rien à foutre de ses disques récents, il y a un pas que ni moi ni Billou, imperturbable, ne franchiront).

 

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Le concert débute par les deux premiers titres du dernier disque, agréables : « the Sing » permet d’entrer tranquillement dans l’ambiance, et « Javelin Unlanding » est une bonne chanson bien rythmée. Le bassiste et le percussionniste font dans une sobriété très adaptée aux compositions du Texan, qui a revêtu ses plus belles chaussures à pointe et noué par-dessus sa chemise à carreaux une cravate lacet (interdite depuis des années en France par la brigade du bon gout). Le guitariste supplémentaire vient poser de magnifiques ambiances avec sa Gibson et ses pédales d’effet, à coup de notes délicates, petits solos bien troussés ou vagues larsenées maitrisées. Quant à Bill Callahan, Damien me dira rapidement qu’il est aussi mauvais musicien que bon songwriter : honnêtement je ne l’ai pas remarqué, vu que sa guitare en son clair est très sous mixée, mais si chaque large sourire du bassiste avait pour origine un pain de Billou, il aurait aussi bien pu se ramener déguisé en boulanger ce soir (2). Qu’importe, car si l’intérêt musical devait beaucoup au guitariste à la Gibson, l’essentiel du show tenait évidemment sur le chant de Callahan, cette fameuse voix grave au phrasé spécial capable de suspendre le temps, de figer le souffle des centaines de personnes présentes dans la salle. Et peut-on trouver le temps long quand il est suspendu ? Setlist judicieuse, réinterprétation importante (3) ou simplement charisme du chanteur, je savoure l’instant, rarement ému mais toujours séduit.

 

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Ceci dure jusqu’au moment fatal où le mythe s’effondre. Pendant de longues et ridicules minutes, Callahan cherche tel un débutant son capodastre égaré. Le concert dure depuis presque une heure et demi, et va malheureusement être prolongé de la demi heure de trop. Le charme qui fonctionnait de manière inexplicable, presque mystique, va de manière tout aussi inexplicable arrêter d’agir : lassitude ou titres moins efficaces, on va cesser d’être hors du temps et se contenter d’être un spectateur attendant tranquillement que la fin arrive. Tout juste sortira-t-on de notre torpeur sur la seule catastrophe de la setlist, l’interminable reprise « Please Send me Someone to Love », prétexte à présentation du groupe, où chaque musicien savonnera consciencieusement son solo. Billou, pas en reste, en savonnera carrément deux, avec un truc très approximatif à la guitare et surtout ce qui restera sans doute comme le pire solo d’harmonica de l’histoire. Autant dire que lorsque la lumière se rallume sans que Callahan ne daigne reparaitre pour un rappel malgré les applaudissements nourris du public, on n’est pas trop déçu. Au final, ce dernier quart superfétatoire est plus dommage que gravissime, puisque j’ai été dans l’ensemble bien agréablement surpris par le concert, et je suis content d’avoir vu le mythe, même en partie écorné par quelques moments gênants. Damien, lui, est comblé : il a enfin vu son idole et a pu, l’espace d’une soirée, revivre un passé révolu grâce à sa musique.

 

(1)   Je ne parle pas de Julien, dans cet article, parce que lui considère que Dream River est un chef d’œuvre. Autant dire que son avis sur le concert, que chacun devinera,  n’a que peu intérêt…

 

(2)   Possible, car ledit bassiste étant avachi derrière Callahan, il ne pouvait pas se faire chopper en train de se foutre de sa gueule…

 

(3)   Réinterprétation que je regrette sur le coup de ne pouvoir évaluer faute de connaissances suffisantes, mais il y en a surement eu pas mal vu la longueur des titres interprétés, presque 10 mn chacun en moyenne. Je profite de cette digression pour dire que j’ai bien apprécié l’absence de violon, dont le jeu country mollasson sur Dream River me gonfle.

 

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Setlist (approximative): The Sing - Javelin Unlanding - Small Plane - America! - Dress Sexy at My Funeral - Too Many Birds - One Fine Morning – Spring – Drover - Ride My Arrow - Please Send Me Someone to Love – Seagull - Winter Road

  

Les belles Photos sont de Mirko Cantelli