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Après avoir évoqué mon MTV Unplugged préféré, à savoir celui d’Alice in Chains, voici une belle madeleine musicale pour tous ceux qui étaient plus ou moins ados en 1994 avec la plus connue de ces prestations acoustiques, celle de Nirvana. Jusqu’à ce live posthume, j’étais passé complètement à coté du groupe de Seattle pour deux raisons. La première, c’est qu’en commençant à m’intéresser à la musique en 1992,  je n’avais pas la culture nécessaire pour me rendre compte de la révolution musicale que représentait le grunge. Techniquement pauvre à mes oreilles novices, je ne réalisais pas que ce que je prenais pour des défauts était justement la grande qualité de ce mouvement, pensé contre les dérives grandiloquentes du rock de l’époque. Je n’ai d’ailleurs réévalué Nirvana que très récemment, appréciant ces compositions efficaces, brutales et sans fioritures particulièrement absentes de la production rock actuelle.  La deuxième raison était qu’en 1992, c’était une overdose médiatique de Nirvana, on en parlait et en entendait partout et tout le temps, ce qui eut le don de me dégouter de la moindre note de Nevermind. J’écoutais attentivement In Utero, et même si  à la lecture des excellents articles du Golb et de Planet Gong je réalise l’importance de cet album, je reste sur mon impression d’alors : mitigée. Autant j’ai accroché immédiatement à des morceaux comme « Milk It » (depuis lors mon favori du groupe), « Tourette’s »  ou « Very Ape », autant les morceaux les plus entendus (« Rape me », « All Apologies », « Heart Shaped Box » dans une moindre mesure) m’ont toujours gonflé. Lassé du grunge (qu’il ne réussira à tuer qu’en se mettant une balle dans la tête), Cobain avait à mon gout encore des progrès à faire dans sa tentative de reconversion en songwritter à l’ancienne. Dieu seul sait s’il en serait sorti grandi (tel Mark Lannegan) ou ridiculisé (qui a dit Chris Cornell ?), mais je le trouve encore à quelques exceptions près bien meilleur dans le registre bruitiste.

 

Et pourtant, contre toute logique, c’est avec ce MTV Unplugged que je raccrochais avec Nirvana (considérant même à l’époque ce disque comme le meilleur de 1994 (1)), en complète opposition avec de nombreux fans du groupe qui pensaient, les imbéciles, que Cobain s’était trahit en coupant l’électricité. La raison principale me saute aux yeux aujourd’hui : ce live est constitué presque pour moitié de reprises, toutes excellentes. Car au niveau des compositions originales, c’est peu dire que la setlist développée est décevante : le plombant « All Apologies », l’anecdotique « On a Plain », le trop entendu « Polly » et surtout un début de disque terrible avec le morceau le plus rasoir de Bleach (« About a Girl ») et le pire de Nevermind (l’insupportable scie « Come As you Are »).  Ces titres ne sortent pas grandis du traitement acoustique et du support du violoncelle, qui fera en revanche des merveilles sur « Dumb ». A l’inverse, le MTV Unplugged propose deux des plus grandes chansons de Kurt Cobain, « Something in the Way » et surtout « Pennyroyal Tea », prouvant à elle seule que les prétentions du leader de Nirvana à citer Leonard Cohen n’étaient pas usurpées.

 

Je ne sais pourquoi Cobain décidé d’intégrer autant de reprises à la prestation de son groupe : manque de confiance ou lassitude de ses compos, difficulté à les transposer en acoustique, volonté de mettre en lumière ses sources d’inspiration ? Toujours est il que c’est bien ces morceaux qui font une grosse part de l’intérêt du live. Transformant le titre initial en « Jesus doesn’t want me for a Sunbeam », Cobain rend de sa voix lasse un superbe hommage  aux Vaselines, groupe inconnu (avant ce live) qui l’inspira fortement, aidé par la touche d’originalité qu’apporte l’accordéon de Krist Novoselic. Vient ensuite la reprise la plus surprenante (dans une setlist qui l’est déjà beaucoup), avec une magnifique interprétation du « the Man who Sold the World » de David Bowie. Une telle réappropriation d’un morceau est rare, à tel point que beaucoup croient encore que « the Man who Sold the World » est un titre de Nirvana. La seule écoute attentive de cette reprise permettrait de faire taire ceux qui maintiennent que le groupe de Seattle ne savait pas jouer (2) : chaque membre du trio y est particulièrement brillant, et je suis encore touché à la millième écoute par ce final où guitare acoustique et violoncelle s’emmêlent majestueusement.

 

Nirvana réserve une autre surprise à son public en invitant deux membres d’un groupe confidentiel, les Meat Puppets, à les rejoindre pour interpréter pas moins de trois de leurs titres. Un pari risqué qui ne fut pas du gout des producteurs de MTV (qui auraient bien vu à leur place quelques stars du grunge), mais une incontestable réussite tant cet enchainement « Plateau », « Oh, Me » et « Lake of Fire » est incontestablement le moment marquant du concert. La voix de Cobain est incroyable, torturée comme jamais, les solos de guitare font mouche, l’ensemble apporte un nouveau souffle tout en restant dans le registre précédant. Je ne sais pas si l’adaptation de ces morceaux par Nirvana fut conséquente ou mineure, n’ayant pas comme une majorité de fan sauté sur les quelques exemplaires du Meat Puppets II (où apparaissent ces trois titres) trainant de puis 1984 dans les bacs à soldes des disquaires, transformant subitement ce disque en Graal du grunger de base. Mais même sans connaitre les originaux, ne serait ce que par les textes, on comprend qu’un passionné de rock indépendant comme l’était Cobain fut tombé sous le charme de ce groupe. Restait à conclure avec la manière, et je n’apprends rien à personne en disant que le défi est plus que relevé avec cette vibrante interprétation du classique blues « Where did you sleep last night », la conviction que Cobain mettant à gueuler son déchirant refrain inscrivant une fois encore ce titre dans le panthéon des reprises.

 

Bref, les moments convaincants du MTV Unplugged compensent largement ses passages plus convenus et si ce concert ne s’inscrit plus aujourd’hui dans mes albums fétiches, je l’ai tellement écouté à une époque qu’il ne pouvait pas être absent de ma rubrique Loved Lives.  Ce disque en dit plus long sur l’état d’esprit de Kurt Cobain et sur sa fin prochaine que la quantité astronomique de biographies opportunistes qui ont fleuri sur sa tombe. Entouré de bougies, il hurle son désir de changement, presque de purification (les paroles de « Pennyroyal Tea ») d’un succès qui l’a détruit (3), et présente un enregistrement à l’opposé de ce que le public attendait comme successeur pour In Utero. Docile, celui-ci suivra quand même en masse, sensible à la beauté de ce chant du cygne, sans pour autant y comprendre grand-chose…

 

(1)   c’est dire comme j’étais inculte….

 

(2)   Il est toujours bon de le rappeler. Je me souviens d’une théorie parmi les centaines plus ou moins farfelues qui pullulaient à l’époque prétendant que Cobain s’était suicidé car il ne savait pas suffisamment bien jouer de la guitare pour répondre aux attentes d’un si nombreux public….

 

(3)   Et qui ne fit pas que du bien aux Meat Puppets, à tout jamais prisonniers de l’ombre de Nirvana, éblouis par une mise en lumière involontaire et trop soudaine.