.

En musique comme dans beaucoup de domaines, chaque étape supplémentaire est une marche plus haute que la précédente que de moins en moins de personnes parviennent à gravir. Gratouilleurs du dimanche, amateurs de qualité, artistes autoproduits, professionnels ou presque, auteurs d’un premier album remarqué (1), groupe reconnu, tout ceci dessine une pyramide dont la pointe serait occupée par ceux qui réussissent à durer sans décevoir. Un but d’autant plus mythique qu’il est, par essence, indéfinissable. Durer, mais combien de temps ? Radiohead fut longtemps un exemple, avant de décliner sur ses dernières productions. Et rien ne dit qu’ils ne redeviendront pas enthousiasmants, tant les exemples de longues carrières en dents de scie abondent. Décevoir, mais qui ? les fans qui attendent du groupe qu’ils restent dans les clous tracés sur leurs albums cultes, ceux qui veulent être retournés à chaque nouvelle sortie,  les nouveaux qui attendent d’y retrouver les comparaisons parfois imbéciles lues sur tel ou tel article ?  Si la plupart des groupes finissent par ne plus y penser et créent uniquement en fonction  de leurs envies ou possibilités du moment, voire par habitude, les auditeurs critiquent toujours en fonction de leur histoire commune avec un groupe dont ils attendent avec plus ou moins d’impatience la dernière production. Juger un album pour lui-même en occultant le passé est illusoire, mais cela n’empêche pas de prendre du recul. Un exercice que j’ai essayé de faire pour les disques de ces trois artistes, toujours haut placés dans mon estime après des années de service, disques qui sont sortis presque simultanément, ce qui a engendré cette réflexion maladroitement résumée dans la présente introduction.  D’autant que chacun y apporte un éclairage différent.

 

 

ole-773-Cat-Power-Sun

 

Les Rolling Stones, voilà un groupe qui dure… quant à décevoir, pour cela il faudrait que certains en attendent encore quelque chose. C’est en s’appuyant sur leur exemple qu’Arbobo décrit de manière remarquable dans son article tout les sentiments qui nous agitent, nous les fans de la première heure, à l’écoute du nouvel album de Cat Power. Le fantasme du retour au folk déchiré des débuts est d’emblée écarté, et c’est heureux (les fantasmes sont toujours décevants, voire ridicules, dans la réalité). Le premier bonheur, la première réussite de Sun, c’est de retrouver Chan Marshall seule aux manettes, face à elle-même, enfin débarrassée du backing band de pros qui lui pompaient son âme. De la voir, confiante, expérimenter, prendre des risques. Une véritable renaissance. Les nouvelles sonorités apportent de la fraicheur aux compositions solides de Sun, celles qui s’appuient sur le savoir faire de la chanteuse : le rythme electro sur les mélodies de guitare et de piano de « Cherokee », la basse groovy sur le piano répétitif (rappelant Free) de « Ruin », la pause robotique osée du bien rock « Silent Machine ». Dans certains cas, l’habillage sonore se révèle inutile (le désolé « Always on my Own ») ou ne fait que souligner les faiblesses d’écriture (« Sun », « Real life »). Mais subtilement mêlés aux compositions intrinsèquement entrainantes, certains effets surprennent agréablement : « 3, 6, 9 » est le premier morceau contenant du vocoder que je puisse écouter en entier. Chacun aura son avis sur les titres les plus répétitifs, pour ma part j’adhère plutôt à « Human Being » ou « Nothing but Time » (2), même si sa longueur a attiré le fantôme des studios qui en a profité pour faire un featuring en douce. En conclusion, Cat Power se lâche complètement sur un « Peace and Love » naviguant entre grosses guitares rock et chant quasi hip hop, symbole de sa mue artistique et de son retour sur notre platine. Car malgré ses défauts et ses faiblesse, Sun est un disque qui a beaucoup tourné à la maison, beaucoup plus en tout cas que le précédent. Prendre des risques et se renouveler, quitte à être inégal, le secret de la longévité ?

 

 

calexico-algiers

Calexico a répondu de toute autre manière avec son dernier album, Algiers, préférant creuser un sillon dans lequel il excelle (3) et qui n’est pas, comme le pensent des nostalgiques n’ayant plus écouté the Black Light depuis des lustres, le sombrero musical, mais bien cette musique classieuse, précise, empruntant au folk, au rock indé, au jazz, et aux rythmes sud américains. De prime abord, rien ne distinguera Algiers de ses prédécesseurs, et c’est au fil des écoutes que ce nouveau disque se révèlera comme un trésor d’écriture et de composition. La voix de Joey Burns y est magistrale, et teinte de tristesse les titres rythmées (« Splitter ») comme mélodiques (« Hush »). Sur des bases qu’il maitrise à merveille, le duo invente encore, donne une tournure inquiétante à un « Sinner in the Sea » plutôt tranquille au départ, ou présente un titre très sombre (« Para ») sublimé par des arrangements bien dosés (slide guitare discrète, montée de cordes finale). C’est d’ailleurs dans ces arrangements que Calexico donne une véritable leçon à ceux qui croiraient qu’il suffit d’utiliser une trompette pour être original et faire un bon morceau, leçon qui devient magistrale sur le dernier titre.   « the Vanishing Mind » conclue un disque exceptionnel où seule la caution mariachi donnée au trompettiste du groupe (« No te Vayas ») peut amener quelques légers doutes. L’amélioration dans la continuité, gage de longévité ? L’avenir dira si on écoute encore Algiers dans dix ans mais Calexico signe en tout cas l’un des albums de l’année (d’autant plus si on prend la version augmentée d’un très bon cd live revisitant la carrière du groupe de manière très intéressante).

 

 

7950771910_3dc199a903

Si le dernier Woven Hand semble à priori suivre le même chemin, la conclusion est de manière un peu mystérieuse assez différente. Le démarrage bien rock sur « Long Horn » laisse présager du meilleur, et les premières écoutes sont d’ailleurs plutôt enthousiasmantes : aucun mauvais titres, une impression de puissance supplémentaire par rapport aux disques précédents, et toujours la touche du génie mystique David Eugene Edwards. Mais rapidement, un simple constat me met le doute : au moment de choisir un disque, je ne me porte quasiment jamais sur the Laughing Stalk, ce qui est étonnant pour une sortie si récente d’une de mes idoles. Serais-je un peu blasé de Woven Hand, ou ce dernier disque a-t-il des défauts cachés ? Thom a évoqué une production poussive, et, si on ajoute une batterie parfois trop lourde ou une grandiloquence mal maitrisée, certaines compositions pas forcément mauvaises à la base deviennent vite lassantes (l’enchainement « Maize » / « Coup Stick » est assez redoutable à la longue). Autre défaut, la longueur des morceaux qui annule progressivement la bonne baffe des introductions : un « King O King » eut été par exemple beaucoup plus marquant sur deux minutes. Enfin, certains titres donnent vraiment une impression de déjà entendu, comme « the Laughing Stalk ». Toute une série d’handicaps qui additionnés expliquent que, pour la première fois, je boude aussi rapidement un disque de Woven Hand. Certes, il reste des passages terribles (« In the Temple », « As Wool »), et l’on sent bien que the Laughing Stalk pourrait donner des concerts fabuleux, reste qu’on espère que David Eugene Edwards saura retrouver un peu de fraicheur dans un futur proche pour éviter l’autocaricature. 

 

Bref, il n’existe aucune recette toute faite à destination du groupe désirant durer et continuer à enthousiasmer les foules. Disparaitre pendant dix ans et revenir à l’improviste pourrait sembler un remède à la lassitude de son public. Mais pour un Portishead ou un Godspeed You Black Emperor revenant avec un excellent disque, combien abiment toute une réputation avec un retour bâclé fleurant l’opportunisme ? 

 

(1)   à noter que bons nombre de groupes des années 2000 en sont resté là.

 

(2)   On ne peut s’extasier quand c’est Bob Dylan qui se permet 10 mn sur les mêmes accords, et le reprocher à l’une de ses plus ferventes admiratrices…

 

(3)   Il faut dire que le seul disque où le groupe s’est éloigné de ses sentiers battus, Garden Ruins, est sans doute le moins apprécié de sa discographie.

 

Deux bonnes chroniques:

SUN par Damien.

ALGIERS par Julien.