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Après avoir loupé le passage de Détroit à St Etienne (concert complet trop vite), je m’étais résolu à prendre ma place pour la date de Vienne, ce qui sur le papier n’était pas forcément le lieu idéal pour interpréter leur disque Horizons, plutôt intimiste. Cela dit, même si j’avais essayé de me préserver de toute info pouvant nuire à l’effet de surprise que j’affectionne tant en concert, on m’avait déjà averti que Detroit interprétait beaucoup de titres de Noir Désir, pas forcément incompatibles avec des grandes scènes, comme j’avais pu en juger  au superbe concert à la Halle Tony Garnier, en 2002. Un renseignement qui m’avait d’ailleurs assez contrarié et qui, malgré la qualité du concert, m’a empêché d’y adhérer complètement. Songez : alors que dans mon article et lors de discussions j’avais défendu la thèse d’un renouveau pour Cantat, d’une association avec Pascal Humbert sans lien hiérarchique où l’on retrouvait le meilleur des deux artistes, voilà que le groupe me déjugeait complètement, et une simple lecture de la setlist le prouve. Certes Horizons n’était pas seul capable de remplir la durée d’un concert de cette taille, mais une répartition du temps manquant entre Noir Désir, Lilium (1), et des reprises, aurait très bien pu faire l’affaire. Non, le concert a bien montré que Cantat (et sans doute une majorité du public) considérait Horizons comme la suite discographique d’un Noir Désir renouvelé,  reléguant Pascal Humbert comme musiciens parmi les autres (musicien de luxe quand même : quel bassiste !).

 

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Me voici donc en compagnie de Fred et Carine en direction de Vienne sur une route pas trop chargée, ce qui ne nous empêchera pas de louper comme d’habitude la première partie, dont on n’entendra que la fin d’un dernier morceau plutôt rock et sympathique. Pire, l’amphithéâtre est déjà blindé (2) et Fred bataillera plus d’une demi-heure pour récupérer des bières d’autant plus attendues que la chaleur est oppressante (3).  Dans ces conditions, les places que nous dénichions debout derrière l’ensemble de la fosse et devant le premier rang assis étaient un moindre mal, d’ailleurs on voyait et entendait très bien ce qui se passait sur scène. En l’occurrence l’arrivée de Bertrand Cantat et son groupe : Humbert à la basse et contrebasse électrique ou guitare, un guitariste (qui échangeait la basse avec Humbert sur certains morceaux), un claviériste guitariste et un batteur, tous habillés en noir. Sur le moment je comprends assez bien les personnes n’arrivant plus à voir l’artiste derrière le criminel, puisque pour moi c’est exactement le phénomène inverse. Je serai malgré tout un peu gêné par certaines paroles de titres de Noir Désir, notamment sur l’enchainement précédant le rappel.

 

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Le début du set est magnifique et très émouvant, avec deux très bons extraits de Détroit (« Ma Muse » et « Horizons », mon favori) suivi de deux de mes chansons préférées de Noir Désir, « des Visages des Figures » et « A ton Etoile ». Je ne suis guère surpris de voir que ces vieux titres sont présentés dans des versions retravaillées, une habitude chez Noir Désir qui faisait le sel de leurs prestations et qu’on retrouvera sur quasiment toutes les reprises de la soirée. A ce moment mes réserves se sont envolées, mais elles reviendront progressivement au fur et à mesure que les tubes de Noir Désir défileront.  La séquence suivante, celle que j’ai le moins apprécié, débute par « le Creux de ta Main », sans doute le titre le plus faible d’Horizons. D’ailleurs Cantat bafouillera le deuxième couplet et le groupe ne récupérera le morceau que de justesse. Sur le titre suivant, « le Fleuve », il chutera lourdement sur le dos en basculant d’une enceinte de retour : à ce moment on ne sait pas trop s’il est désespéré, bourré ou fou de joie. Une impression bizarre qui culminera lorsqu’il quittera la scène de manière étrange, courant dans les coulisses et poursuivi par des membres du staff alors que son groupe prolonge de jolie manière « Null and Void » un morceau assez rock de Détroit qui vient conclure la première partie du set (4).

 

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Lorsqu’il revient sur scène, Bertrand Cantat semble apaisé, et il dédie longuement le titre « Droit dans le Soleil » à son co-auteur, Wajdi Mouawad, présent dans le public et apparemment principal artisan du retour du chanteur. Cette deuxième partie de set est très plaisante, principalement pour les trois bons extraits d’Horizons présentés (dont « Sa Majesté », plus convaincante sur scène que sur disque). Cela dit, et même si je ne suis pas grand fan de ce titre à la base, la version de « Un jour en France » interprétée juste après  était aussi vraiment sympa, et le « Fin de Siècle » assez classique suivant contribuait à échauffer encore une foule qui explosait aux premières notes de « Tostaky » (5). Le vieux juste devant moi se mit à bondir comme s’il n’était venu que pour ce moment, ce qui était peut être le cas puisque ce furent ses seules minutes d’activité intense. Je pensais trouver pas mal de tristes prototypes dans son genre dans le public, mais je m’étais trompé, globalement les gens accueillaient avec enthousiasme aussi bien les morceaux de Détroit que les vieux ou les moins vieux titres de Noir Désir. Là encore, c’est la réinterprétation de ce morceau trop entendu qui finit par remporter mon adhésion, et je ne boudais pas mon plaisir sur ce final survolté et prolongé.

 

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Le double rappel fut l’occasion de voir le groupe soudé se congratuler et un Cantat rayonnant (cette fois plus de doute sur son état d’esprit) remerciant à de nombreuses reprises le public et semblant savourer intensément chaque seconde de l’immense acclamation. Sans doute a-t-il d’autant plus besoin de ces encouragements qu’il se fait parallèlement copieusement cracher à la gueule depuis des années. L’enchainement assez classique « Le vent nous portera » et « Comme elle vient » semblait terminer idéalement la soirée, avant que le Encore et Encore répété en boucle par la foule ne décide le groupe à proposer un ultime morceau, la reprise de Leo Ferré « des Armes » interprétée de façon spécialement déchirante par un Bertrand Cantat qui, malgré des dérapages vocaux un peu plus fréquents qu’il y a dix ans, n’a rien perdu de sa présence scénique.

 

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Après deux heures de concerts, il est temps de rentrer en partageant nos impressions. Carine est la plus enthousiaste, elle a adoré le concert sans réserves. Fred est le moins convaincu, s’il a bien apprécié les morceaux de Détroit, il aura particulièrement été gêné sur certains titres de Noir Désir par un fait qui m’avait paru sur le coup assez anodin : le groupe faisant chanter et taper dans les mains tout le public sur les refrains. L’impression d’être à la fête à Neuneu ou pire, à un concert d’Indochine, selon ses dires. Un jugement sévère, mais c’est vrai qu’en y repensant j’ai trouvé Humbert beaucoup moins classe que lorsque je l’avais vu avec Wovenhand, droit dans ses bottes et conservant son unique basse patinée tout le concert. Preuve que c’est peut-être un peu moins anecdotique qu’il n’y parait, nous n’avons toujours pas trouvé d’autres groupes de nos discothèques ayant cédé à cette facilité (6). Quant à moi, comme je l’ai dit au début, j’ai aimé ce concert même si cela m’a dérangé d’être venu pour un groupe et d’en avoir surtout écouté un autre. J’espère que le duo, à la suite d’un second disque que j’attends avec impatience, saura corriger cette simili entourloupe et proposer une setlist 90% nouvelle. Pour que je puisse enfin voir Détroit en concert.

 

 

(1)    Groupe de Pascal Humbert, auteur du remarquable Felt en 2010.

 

(2)    Il est donc clair que si on veut être bien placé à Vienne et assister à tout le concert, il faut prendre un congé l’après-midi.

 

(3)    Météo France avait prévu des orages, et nous étions donc encombrés de sacs contenant des K Ways. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, ils se sont gourés et il n’a pas plu une goutte….

 

(4)    Sur le coup on ignore si elle est prévue ou non, mais après vérification elle est bien présente sur toutes les setlist de la tournée.

 

(5)    Donc les paroles qui m’ont un peu fait tiquer furent dans l’ordre « FN souffrance etc etc »  (parce que c’est quand même l’hôpital qui se fout de la charité…), puis « Nous on veut de la Vie longtemps, longtemps etc… » et enfin « Soyons désinvoltes, n’ayons l’air de rien… ». mais j’ai  peut-être mauvais esprit….

 

(6)    Si vous avez un exemple, je suis preneur…

 

Setlist : Ma Muse - Horizon - des Visages des Figures - A ton Etoile - Le Creux de Ta Main - Lazy - Le Fleuve - Lolita Nie en Bloc - Ange de Désolation - Null and Void // Droit Dans le Soleil – Glimmer in Your Eyes – Sa Majesté – Un Jour en France – Fin de Siècle – Tostaky  //  Le Vent nous Portera – Comme elle vient // des Armes