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L’un des premiers articles de cette chronique avait bien sûr été consacré au Live at Leeds, indispensable album à qui aime le rock et témoignage fabuleux d’un des meilleurs groupes scénique que la terre ait porté. Mais il est un autre live des Who, beaucoup plus personnel, que je voulais citer ici : le Live at Royal Albert Hall. Enregistré en 2000, soit à une période où les tournées recommencent à être régulières pour les Who, ce triple CD efface le souvenir douloureux du Join Together qui retranscrivait la première tournée de reformation en 1989, marquée par un gigantisme douteux. Ce concert, donné au profit d’une association luttant contre le cancer, voit en effet les Who revenir à une formation traditionnelle à 5,  même si  quantité de guest star viennent leur prêter main forte pour la bonne cause, ce qui ajoutera de la diversité à un set qui n’en manquait déjà pas.

 

Retour à un son pur donc, le claviériste Rabbit Bundrick préférant le piano au synthés moisis, et Pete Townshend étant d’une grande pertinence dans ses interventions. Zak Starkey réussit à évoquer Keith Moon sans être dans la vaine imitation, John Entwistle est incroyable comme d’habitude (« Anyway, Anyhow, Anywhere », « the Real Me »), quant à Roger Daltrey, s’il se fait piquer pas mal de chansons par les invités, cela le met souvent indirectement en valeur : Bryan Adams ne démérite pas sur « Behind Blue Eyes », mais est loin d’atteindre la justesse et l’intensité du chanteur des Who sur SON titre. Daltrey doit d’ailleurs probablement se rabattre sur la guitare acoustique, car celle-ci est souvent à l’honneur, ce qui contribue en plus à l’originalité et la légèreté inhabituelle du concert. Le groupe déploie une énergie  telle qu’on a pu l’entendre sur le Live at Leeds, tout en consacrant une large part de sa setlist à des titres sortant de l’ordinaire, cumulant ainsi les avantages des deux live précédemment chroniqués sur ce blog. A côté de tubes imposés au cahier des charges réalisés avec application mais sans grosse surprise (« I Can’t Explain », « Won’t Get Fooled Again », « My Generation »), et limitant fort heureusement le Tommy à ses passages obligés, les Who remettent en lumière quelques chansons moins exploitées, comme un « Relay » magistral qu’on eut dit joué par des Who trentenaires, ou de très vieux morceaux aussi charmants que calmes (« Mary Anne with the Shaky Hand », « So Sad About Us »). Cela vaut en particulier pour l’album Who’s Next : considéré par certains comme le début de la fin des Who, par d’autres comme un album très inégal, je fais partie des rares personne l’aimant dans sa globalité, aussi suis-je ravi de retrouver sur ce live, en plus de ses trois inévitables succès, trois autres extraits rarement joués : « Getting in Tune » dont la mélancolie va bien à Eddie Vedder, un « Bargain » bien rock et « My Wife », titre d’Entwistle sur lequel il est particulièrement brillant.

 

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Les Who retracent l’ensemble de leur carrière, depuis leurs premières chansons (« the Kids are Alright », assez touchante dans le contexte et joliment prolongée par, une fois n’est pas coutume, une impro au chant) jusqu’à leurs derniers single (« You Better you Bet »). Pete Townshend est bien en forme, présentant longuement certains titres, notamment « Magic Bus » dont l'interprétation est de son propre aveux de qualité variable (très bien ici, mais inférieur à l’exceptionnelle version du Live at Leeds), ou agrémentant de fioritures guitaristiques inédites et réussies les grands classiques comme « Who are You ». Ma partie favorite du Live at the Royal Albert Hall est une séquence unique où le guitariste s’autorise quelques titres en solo. Deux extraits fabuleux de Quadrophenia, « I’m One » et « Drowned » (Townshend y montre l’étendue de sa technique, que ce soit mélodique ou rythmique), et la ballade « Heart to Hang Onto » prouvant que dans sa discographie solo aussi imposante que dispensable se cachent quelques pépites méconnues. Les invités apportent plus ou moins leur touche aux chansons sur lesquelles ils participent. On entend peu Noel Gallagher à la guitare, mais les voix d’Eddie Vedder et Kelly Jones sont reconnaissables entre mille, la palme revenant à Nigel Kennedy qui vient de son violon agressif dynamiter le final d’un « Baba O Riley » bien classique. Pour prolonger ce concert atypique, un troisième disque propose quatre morceaux enregistrés au même endroit deux ans plus tard, pour la même cause. On en retiendra surtout le « Young Man Blues » que les Who s’approprient toujours d’une éclatante manière. John Entwistle y est impressionnant, sa basse vrombissante lui assurant une présence scénique suffisante, sans qu’il n’ait besoin de bondir dans tous les coins ou de fracasser son instrument. Ce sera le dernier concert des Who avec le légendaire bassiste. Ce prétendu timide mourra quelques mois plus tard de la façon la plus rock n roll qui soit, adressant là un dernier salut symbolique à la cohorte de ses admirateurs.