L’occasion, trop rare, s’est présentée : proposer à Mélaine de m’accompagner à un concert. Etait-il bien raisonnable pour cette soirée en amoureux de choisir le chanteur français qui a su le mieux ces dernières années décrire la décrépitude du couple et la douleur de la séparation ? Textes forts, palette sonore large et surtout humour décapant, Erwan Pinard avait cependant tous les atouts pour nous faire passer une bonne soirée ensemble, malgré nos gouts musicaux rarement raccords. Devenu grand fan du lyonnais depuis que je l’avais découvert en 2012 en première partie des Weepers Circus au Marché Gare (1), j’étais assez frustré de n’avoir pu le voir que brièvement l’année dernière. Chose réparée De L’Autre Côté du Pont, de manière un peu poussée : deux heures pour ce genre de concert, c’est presque trop et en même temps,  que retirer d’une setlist aussi enthousiasmante, contenant l’essentiel du superbe Obsolescence Programmée et la meilleure moitié de son prédécesseur (Sauvez les Meubles), plus quelques nouveautés aussi savoureuses ?

 

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Erwan Pinard  lance le concert avec l’un de ses titres les plus rock (paradoxalement appelé « Tranquille »), toujours assisté par les sauvages frères Aubernon. Le leader s’occupe de la rythmique avec sa guitare folk (Erwan a d’ailleurs une maitrise technique que j’aurai spécialement remarqué ce soir) tandis que Jérôme apporte les nuances avec ses guitares électriques (arpèges, accords violents et pas mal de slide bien contrôlée), banjo, violon ou  thérémine, ainsi qu’une bonne vingtaine de pédales d’effets.  Lionel quant à lui s’occupe de la batterie, avec un jeu très varié et tendu entre percussions et punk, mais aussi du clavier pour les morceaux les plus calmes. La soirée alternera ainsi passages de pure noise et chanson française, rock n roll et ballades épurées, humour sombre et poésie, parfois dans une même chanson. La première moitié du concert fait la part belle à Obsolescence Programmée, avec une partie bien relevée suivie, de manière plus surprenante, par les titres les plus calmes de l’album : la mélancolie de « Fleur d’Oranger », la noirceur de « J’élabore », et une « Eau de Vie » magnifiquement agrémentée du jeu de trompette d’Erwan constitueront une pause agréable dans l’agitation générale dont notre chanteur ruisselant de sueur était un témoin indéniable (d’autant que, manque de bol, son crane était à quelques centimètres d’un spot de lumière bien calorifère).  Si jusqu’alors le trio s’était concentré principalement sur la musique, laissant le public rire aux seuls textes des chansons ou brèves interventions pour les introduire, il se transformera progressivement en véritable showmen à partir de « Je ne dirai plus », fameux titre dénonçant brillamment les artifices de langage de notre époque, comme une mise en garde, « spécialement en cette période électorale ».

 

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A mi-chemin entre le sketch et la chanson, l’inédit suivant expose les contorsions sémantiques dont doivent faire preuve les profs au moment de rédiger le bulletin scolaire de leurs élèves. Erwan Pinard, qui est aussi prof de musique, sait de quoi il parle, et il semble lâcher sur scène ce qu’il ne peut faire dans le civil - bref, il pète les plombs avec un naturel forçant le respect. Son charisme lui permettra de tenir en haleine un public de plus en plus remuant et hilare tout au long du set, que ce soit sur un « Centre-Ville » dont les montagnes russes décibelliques font toujours leur effet, ou avec un monologue grinçant sur la solitude entrecoupé d’une jolie reprise de Purcell, l’un des compositeurs favoris de Mélaine (les autres artistes convoqués au détour d’un refrain seront Francis Cabrel et Jean Jacques Goldman).  Etre temps je serai passé des larmes au rire (2) sur le plus beau texte jamais écrit sur l’usure amoureuse (« s’il ne reste », où les couples sont invités à danser un slow) et aurait savouré une version complètement remaniée d’une de mes chansons favorites, « J’entends des voix », dont les brusques soubresauts saturés sont ici remplacés par un refrain americana en slide guitare et roulements de toms du plus bel effet. Le concert se termine par une longue version de « Colère » qui reprendra toute l’étendue du talent du groupe pour mon plus grand plaisir.

 

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Inutile de dire que le rappel est non feint, et si l’émouvante « Qu’as-tu été capable de faire par amour ? » était sans doute placée trop tard dans la setlist pour être appréciée à sa juste valeur, le « Coaching bien être » aura apporté la touche comique, absurde et survoltée finale attendue. Pas trop le temps de nous attarder pour discuter, car le compteur babysitting tourne, je me contente donc de brève félicitations aux membres du groupe qui fument tranquillement avec leurs potes devant le bar. Je les reverrai certainement  à d’autres occasions, en attendant (avec impatience) un prochain album. Quant à Mélaine, c’est bien la première fois que je la vois apprécier autant un Pinard, de quoi nous donne envie d’augmenter un peu la fréquence de nos sorties en couple. Comme quoi le malheur de l’un fait souvent le bonheur des autres… 

 

(1)     Amusant d’ailleurs, c’était un concert où j’accompagnais Mélaine…

 

(2)     Vraiment, et ça ne doit pas arriver si souvent dans une vie 

 

Setlist : Tranquille  - Laisse-moi  - Compte à rebours – Fleur d’Oranger – J’ai l’amour – J’élabore – Eau de Vie – Je ne dirai plus – Profs – Centre-Ville – S’il ne reste – J’entends des Voix – Que ta Volonté – Thèse/Antithèse – O Solitude – A quoi Bon – Colère  // Qu’as-tu été capable de faire par amour ? – Coaching bien être